la suite...

blancs …Discours et commentaires sont entrecoupés d’inexplicables fredonnements…j’appris aussi ce qu’était la Delmas-Vieljeu, qui était P., ce que signifiait mouillés…nous y reviendrons en détail…

 

Je logeais maintenant à « L’Hôtel de l’Ouest » au km 4. Le patron  Dombroski avait une entreprise de maçonnerie et sa femme s’occupait de l’hôtel, du restaurant, du bar, de l’épicerie- bazar tout en supervisant la boulangerie confiée à un gérant. Infatigable, calme, toujours en mouvement mais sans à coup ni précipitation, elle avait la mine épuisé et le teint malade des gens qui ne voit jamais le soleil. Un comble sous les tropiques.

 La chambre, non climatisée, est cependant confortable mais ce soir, deux papillons de nuit, gros comme des moineaux, mènent un raffut terrible ; Ils  cognent sur la moustiquaire, se heurtent à tous les obstacles, mènent une sarabande bruyante et désordonnée autour de la lampe. Excédé j’ouvre la moustiquaire, saisi une sandale et aplati un ronflant insecte sur la porte, l’autre est à l’opposé, je balance  vigoureusement ma chaussure, qui passe superbement par la porte-fenêtre du balcon ! Hilare et pieds nus je descends dans la rue  Le gardien somnole sous la véranda  

─ Où est ma chaussure qui vient de tombé dans la rue ?

─ Moi dormi !

Je cherche, fouille, traverse la rue, arpente le secteur, pas de sandale !

Excédé par le mutisme narquois du gardien je retourne me coucher en pestant sur le fait que je n’ai que des tongs en réserve. J’expédie par la fenêtre la deuxième sandale  soigneusement tailladée et inutilisable.

 

 

Pendant la guerre  Sassandra s’est retrouvé le seul poumon maritime de la côte d’Ivoire car à Abidjan le canal permettant le mouillage en lagune était impraticable. Les banques et les grandes Sociétés de commerce ont investi sur place dans de vastes buildings. L’embellie  est retombée aussi vite qu’elle avait germée d’où cet aspect de ville morte, fantomatique.  Les beaux immeubles de trois ou quatre étages aux formes arrondies, très moderne style, sont totalement vides, sonores et décadents. Ils sont le centre du quartier du commerce où s’entassent Druses, Libanais, Syriens, Nigérian, Dioula et Massieye & Ferras.

 Le nouveau quartier  résidentiel européen s’est désormais juché sur la falaise fuyant  l’odorante et bruyante activité lagunaire   qui s’étale et monte à l’assaut de la colline de l’hôpital.    

 

 

Mon collègue D. a bien besoin de vacances ; il est à cran en permanence et aboie après tout le monde ou s’enferme dans un silence de plomb. J’ai carrément dû soudoyer ses renseignements en le gorgeant de Gin-fizz au  Campement….

-─… Sassandra est un bled pourri, les seules blanches consommables en ville sont moins de cinquante y comprit les enseignantes et les épouses de coopérants du Cours Complémentaire et du Collège…les autres, encore moins nombreuses, sont dispersées dans un rayon de d’environ 80 km, femmes de planteurs pour la plupart car 90% des forestiers sont célibataires… 

Le moteur de sa pensée, l’axe de ses réflexions, le but de ses activités ; la fesse !

 Le petit cercle des blanches de Sassandra offre une gamme restreinte et convoitée de pulpeuses créatures mais la horde  des célibataires forestiers  affamés de tendresse menace constamment le privilège de la proximité. La plupart des enseignantes sont écartées car inaccessibles, trop intello et courtisées déjà les jeunes  coopérants. Les Libanaises, uniquement les  jeunes, offrent un choix excitant et dangereux car la garde féroce des  familles est difficile à déjouer et la vengeance (ou le mariage  si elles sont chrétiennes) très dissuasifs.

L’œil brillant, le verbe alerte, Lemoine se confie, s’épanche, se répand…Il finira cependant par un bref résumé d’économie locale :

─ Le  moteur économique du bled c’est ce wharf pourri. Il n’y a que nous comme grossiste dans le coin, Bourdoncle à son bazar, son garage et son ciné, les autres sont des Libanais, Druses, Maronites, Chiites. Nos concurrents sont à Abidjan 

On fume tous les deux des gitanes à une cadence soutenue

─…presque un an je  n’ai pas vraiment parlé à quelqu’un. Je crève d’ennui dans ce trou. Avant j’écrivais des poèmes, des chansons, je   ne bouquine même plus 

…Un silence…

─Le seul truc qui vaille, c’est la baise… …je décolle après-demain ? … Je vais te faire  confidence de mes veuves européennes… avec obligation morale d’aller les consoler, de rependre le flambeau….  !

 Il me chuchote quelques noms ou  prénoms tous suivis de la place qu’occupe le mari  dans le rang social du patelin ;

─ Pour les Libanaises je ne peux rien te dire mais tu verras les disponibles te tourner autour à la boutique. Fais bien attention,  celles qui aiment ça ne sont pas très nombreuses et s’arrangent pour être encore vierge au mariage, les  chrétiennes cherchent un mari français et les parents  font semblant  de ne rien voir pour mieux te piéger à la première occasion ;

En veine de confidences il me dit être pensionnaire midi et soir au restaurant du Campement mais avec quelques absences ;                                                      

─Comme ça la patronne se fout régulièrement dedans dans son relevé et tu ne payes que  la moitié de tes repas en fin de mois

Nous sommes au Campement, petit hôtel sur pilotis construit sur  la langue de terre  qui  retient la lagune avant l’estuaire du fleuve.

La  terrasse,  dans le prolongement de la salle de bar, est sur la plage, couverte de papot (le chaume local) ; Hibiscus, bougainvilliers,  cocotiers,  cours de tennis attenant ; l’endroit  est charmant.  L’établissement date du temps de la colonie quand toutes les préfectures et sous- préfectures furent dotés d’un « campement », hôtel minimaliste pour accueillir les fonctionnaires en déplacement

 

La patronne revient toute souriante

─ Vous prendrez bien la tournée de la maison ? J’espère que vous ferez comme M D. qui vient si souvent nous voir. Vous verrez,  de la façon dont je prépare les langoustes vous ne vous en lasserez pas ! ! !

Elle repart, virevoltante, avec son  sourire commercial, ses frisettes bigoudis, sa robe imprimée.

Nous passons à table.

─Dis-moi, D., de quoi se plaindre ? Le site est superbe, la plage à  moins de 300m du travail, il y a 3 hôtels- restaurants, un tennis,  les langoustes ne  coûtent  qu’un Franc pièce ! Le soir, ici même, parties de cartes ou pétanque, le dimanche barbecue…tu as la nostalgie d’Abidjan ?

Le vocabulaire de mon collègue  son ton, son haleine commencent à souffrir de nos libations ;

─ T’as rien pigé ! J’suis un parigot  moi. J’ai grandi à Montrouge ou ma vieille tenait un rade ; faut savoir que mon dab était mécanicien vélo et que pendant 40 ans il  n’a pas loupé un tour de France, tu piges ? Tout le gratin cycliste défilait dans le troquet et j’ai plus souvent trempé mes tartines dans le champagne que dans le Banania. Et j’écrivais des chansons qu’un pote mettait parfois en musique… j’ai envoyé des textes, surtout à Aznavour  et je peux te dire que plus de la moitié de « Trousse chemise » c’est de moi et que ce connard m’a envoyé paître quand je lui ais demandé de faire figurer mon nom ; pas pour le pognon, j’m’en fou, non, pour le plaisir de voir Lemoine  sur la partition d’un type que j’aimais…une sacrée carte de visite ! Il m’a demandé la date  des dépôts des textes à la Sacem ! J’lui avais tout envoyé par la poste…fumier !

Une bouteille de rosé plus loin ;

─…T’es un pote Tardy, d’accepter  de garder mon chien  pendant mes 4 mois de congés, j’le récupère à mon retour … dans un an maxi, basta, je décramponne pour de bon…j’ai des projets ! 

 

L’inventaire de passation, son chiffrage, furent sans problèmes, la découverte du nouveau monde qui m’entourait pouvait démarrer.

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