Partager l'article ! ZOURIGNAN Chap 2 part 2: Le médecin européen( le seul en dehors du dispensaire de l’hôpital pu ...
Le médecin européen( le seul en dehors du dispensaire de l’hôpital public) est un très vieux monsieur (plus de 70ans)
courtois et près de ses sous. Il est marié à la pharmacienne qui est sa cadette d’une trentaine
d’années. Leur différence d’âge laisse plus penser à une association lucrative qu’à une tendre union. Notre brune pharmacienne est joliment sportive et autour du tennis bien des yeux lorgnent ses cuisses musclées sous sa jupette blanche mais elle est d’une
froideur qui remplacerait sans peine une batterie de climatiseurs. Mâchoire carrée, œil dur, bouche mince crispée sur un perpétuel mépris, elle semble avoir mis en place un glacis de défense qui rendrait neurasthénique Casanova lui-même
Madame la femme du banquier promène des tenues kitsch qui la déguisent en Ava Gardner tropicalisée. Ses soupires, ses sourires, sa, démarche, animent la boutique mais qu’elle se taise, par pitié ! Elle pérore d’une voix criarde et personne n’échappe aux clichés, lieux dits, banalités, potins locaux qu’elle assaisonne d’une lecture studieuse de Cinémonde et de Paris-Match . Tout le monde se méfie de son verbiage et son malheureux mari ne cesse de frémir sur les conversations de Madame. Je sais de façon pertinente qu’un de ses amants lui a fait de fausses confidences pour avoir le plaisir gourmand de les réentendre, sous le sceau du secret bien sur, dans la bouche d’une autre, ce qui laisse rêveur sur la valeur de la discrétion… sur l’oreiller !
Mme R. tient le haut du pavé ; les bottes crottées, le treillis moulant ses hanches poulinières, le corsage avenant, elle a la manière brusque, le verbe haut, le menton volontaire. La Femme de Forestier dans sa plénitude ! Bourgeoise autoritaire certes mais intrépide, aventurière, et bonne maman ! Sa volonté d’être parfaite sur tous les plans contrarie un snobisme profond, ancré, viscérale qui transparaît sous ses oripeaux bienséants …
Je commande à Abidjan du Geissman rosé, célèbre champagne millésimé. J’en place trois bouteilles dans un carton, sur la banque, comme s’il s’agissait d’une préparation de commande en cours, pendant sa présence…elle regarde, s’étonne, elle connaît, bien sur, mais il y a si longtemps qu’elle n’en a vu et pour qui est-ce ? Je me récrie de dévoiler le nom de mon client mais je lui dis qu’elle verra ces bouteilles sur une table locale et que je suis un peu contrarié car j’en ais commandé un carton mais n’en ai reçu que 6 car l’engouement est tel …si elle veut les trois autres… ses yeux flamboient, elle veut tout, que je me débrouille ; Exquis numéro d’autoritarisme, de langueur équivoque, de séduction mièvre pour me convaincre de lui vendre les bouteilles que je lui destinais !
Son goût du paraître lui fera découvrir de nombreux crus et bientôt ses vins de table varieront en fonction des cours du bois ; Du rouge espagnol en marie-jeanne d’avant, elle ne veut maintenant, quand les cours de vente du bois sont au plus haut, que des Fioles du Pape, un excellent Châteauneuf (mais qui est présenté dans une fausse vieille bouteille, avec poussière synthétique et étiquette faussement rongée au moisi artificiel !( ce marketing pour parvenu a touché sa cible)
Mme P… , d’une douceur affectée, légèrement distante, du type « j’ai reçu mon éducation à Montreux. »… une fois mise en confiance, se révèle une commère spirituelle qui adore jouer, à mots couverts, la nymphomane frustrée
Quarantenaire épanouie elle aime susciter les hommages discrets et testera, avec commentaires piquants, d’innombrables recettes d’aphrodisiaques pour doper son Directeur de mari. Celui –ci, jovial, cheveux en brosse, épuisait les ressources locales de tendrons pré-pubères, et flapi de ses excès, ne voyait plus dans son épouse qu’une honnête partenaire au bridge ; Il ingurgite sans sourciller des mixtures à base de Guinness aromatisée au gingembre et au poivre ou se plie à des cures de foie gras que je conseille « Toujours accompagné de champagne »… régime fantaisiste et onéreux !
Catherine B… tranche par sa culture, son humour, sa vivacité. Libertine accomplie dans la plus large définition du terme. Le « tout Sassandra » imitait ses tenues, enviait ses réceptions, jalousait ses excentricités. Epouse de directeur, enseignante retraitée, elle mêlait une débordante activité sociale à d’innombrables et discrètes liaisons qui ignoraient race et religion mais avaient pour constante la jeunesse et la vigueur de ses amants.
Au restaurant du Campement où j’ai mes habitudes très souvent le midi, parfois le soir, les patrons, les serveurs, les habitués ont la détestable manie de m’appeler par le nom de la société où je travaille ; Pour eux je suis « Massieye & Ferras» ….Horripilant !
Plus cool que Lemoine je fais quelques dépannages hors des horaires d’ouverture mais je comprends vite que des mauvaises habitudes se créent ; On ignore mon nom et mon peu de temps de loisir.
Désormais je ne réponds plus que lorsqu’on ne m’appelle pas par mon nom et lorsque Mme R. me dit d’un ton désinvolte :
-Je passerai prendre deux bouteilles de whisky vers 20h, après le tennis …
-Montez chez moi les chercher, je les aurai à l’appartement.
Elle s’amène, toujours sûre d’elle mais est un peu surprise par l’ambiance. Lumières tamisées, musique douce, des niama-niama et le porto au frais sur la table d’apéritif.
Là, je me marre, je la colle, la baratine, la saoule de paroles ; Elle ne peut pas en placer une, elle ne peut pas se mettre en rogne, je suis gluant de suavité. Quand elle arrive à décoller trois quarts d’heure plus tard elle ne sait toujours pas si c’est du lard ou du cochon. Ce sera la dernière fois qu’elle m’impose un dépannage.
Je découvre avec bonheur les enseignants qui ignoraient quelque peu la boutique ; beaucoup sont de jeunes coopérants qui font leur service militaire. Ils sont fauchés mais quelle bouffée d’oxygène pour les neurones ! Un vrai bain de jouvence pour l’esprit.
Les Européens du privé ont un jugement globalement négatif vis à vis des coopérants, tout particulièrement des enseignants ; Ils les considèrent comme des vilains gauchistes altruistes et comme d’épouvantables radins « encore plus racistes que nous ! »……… (C’est peu dire !)
Mon frère m’a permis de pénétrer, à Bouaké, ce « fameux » milieu enseignant ; Il présente un éventail complet d’opinions, de l’extrême droite à l’extrême gauche et la seule constante relevée reste les problèmes d'argent, retraite, échelon, grade, inspection.
Ils sont payés en France ; de ce fait ils continuent de compter en « francs métro » mais quand ils font virer de l’argent sur leur compte ivoirien la parité du franc CFA divise par deux le montant métropolitain ! De ce faîte le coût vie leur paraît horriblement cher ! (par contre payer un domestique à temps complet le 1/10eme du SMIG français n’en émeut pas beaucoup)
Le clivage à Bouaké était très marqué entre ces deux communautés mais l’étroitesse du cercle « toubab » de Sassandra tendait de nombreuses passerelles entre Privé et Publique
Mes nouveaux amis enseignants m’invitent à venir les voir au collège ou ils logent dans un immeuble de trois étages, totalement incongru sur cette de falaise, dans ce décor tropical. Je n’ai ni voiture ni permis et il y a bien 4km pour grimper là-haut ! Georges Fuchs me véhicule dans sa deux chevaux, je découvre sa gentille épouse Guiguitte et le vert paradis de leur univers. Ils sont comme moi en pleine découverte du vaste monde, pleins de fraîcheur d’esprit et de vivacité ce qui rend la comparaison peu élogieuse pour envers les vieux broussards rassis dans leur amertume rancuneuse, toujours dans la nostalgie du bon temps de la colonie.
J’ai trouvé là des vrais copains qui me ressourcent et m’ouvrent un univers dégagé de l’obsession du profit et du fric. Georges était déjà un
joueur d’échec confirmé et un gourmand raffiné. Il y avait Zidani, Claude Gérard, Bachelet, les Lignau, les Chauvière, Ramuz, et bien d’autres. Nous partagerons nos loisirs ; plage, tarots, lecture, pirogue.
Qui a dit « on découvre un pays en 5 minutes ou en 30 ans » ?
Tout le petit peuple africain qui s’agite autour de moi est une source perpétuelle d’étonnement, d’enseignement. L’humour africain, le rire oublieux des situations matérielles squelettiques me laisse ébahi. La plupart vivent comme des oiseaux sur la branche et ne savent pas la veille ce qu’ils vont manger le lendemain ! L’hospitalité, le partage, le sens de la famille, du clan, ne sont pas de vains mots. Leur quotidien ne peut être que solidaire. Je déchiffre, pas à pas, un certain nombre de principe de cette façon de vivre, avec beaucoup d’erreurs, de tâtonnements, de retours en arrière.
Tous les jours apportent son lot de découverte ;
Avant hier un chasseur déroule une peau de crocodile de 4m de long sur le comptoir, malheureusement il a fendu la bête sur le ventre pour la dépouiller alors que la valeur d’une peau de croco est uniquement basée sur le ventre (son prix se calcule sur sa largeur en cm)…
Hier j’ai vérifié le relevé mensuel du député local ; 5 sommiers, 5 matelas (en crin végétal) et 5 draps ;
Il met « en ménage »
ses nouvelles épouses âgées de 15 à 16 ans, dans des cases différentes disséminées dans la ville…..en moyenne au minimum deux par mois ! (Il faudra remplir ses chèques car Maurice Dablé, chef coutumier Neyo, est analphabète).
Deux mois que je suis là et j’ai besoin d’aller chez le coiffeur ; Desneux se fait tailler les cheveux dans son bureau par un coiffeur ambulant…Il y a une boutique en face avec de superbes enseignes …pourquoi ne pas essayer ?
Le coiffeur est tellement heureux de me voir franchir son seuil qu’il sort sur son pas de porte et ameute la foule à grands cris pour lui montrer son premier « client toubabou » … il a récupéré un fauteuil de dentiste à Gagnoa et use et abuse de toutes les variations possibles devant un auditoire qui commente son adresse et mon impatience….
Son gamin de dix ans, qui prétend s’appeler Tarzan, est d’une drôlerie totale…
La première épouse d’un patron de remorqueur tient un petit bistrot (maki) pas loin; Peintures naïves sur fond vert pisseux, tables et chaises dépareillées, frigo imposant.
J’y bois au goulot une Bracodi ou un Coca tandis que Marie m’explique le système local polygame sa hiérarchie, et le chagrin des femmes en place quand l’époux s’entiche d’une nouvelle jeunette…
Un commis de la boutique vient me voir avec une mine décomposée. Il bafouille tellement que je ne comprends pas un traître mot de son discours. Les vendeurs interviennent et m’expliquent que N’Golo a obtenu une concession (terrain à bâtir gratuit) il y a trois ans mais qu’il n’a pas encore achevé la maison ; il n’a pas encore posé le toit. Le contrôle de l’administration se fait samedi. Si le toit n’est pas en place d’ici 48 heures la concession gratuite retournera à l’administration et il perdra les murs de parpaings bâtis à grand peine. Tous ses efforts depuis des années seront anéantis. Je lui consens un crédit et ce salopard trafique immédiatement le bon d’enlèvement et prend des tôles trois fois plus cher que mon consentement.
Je ma suis fais posséder des dizaines de fois avant de devenir dur, cynique, et suspicieux dans toutes les avances sur salaire et autre découverts.
Le chasseur qui ne sait pas dépouiller un crocodile revient avec une peau de python ; cette fois il l’a fendu sur le dos ! La meilleure partie du dessin est massacré ! Ce sont mes boutiquiers qui s’en donnent à cœur joie ; ils se moquent de lui et le vieux est furieux. Je le console d’un paquet de cigarette pour ne pas le décourager de me montrer ses prises.
Un dépôt d’ordures est à moins de cent mètres ; un muret de parpaings en U récolte les déchets ; il doit être vidé une fois par semaine, théoriquement. C’est le libre service des porcs, des chèvres, des chiens, des poules et des gamins. Tout ce petit monde grogne, bêle, aboie, se chasse et se poursuit. Les chèvres naines sont surprenantes ; il semble qu’elles ne se nourrissent que de carton et de plastique. Le moindre relief doit révéler chez elles un vieil atavisme montagnard ; elles se perchent sur tout ce qui surplombe un tant soit peu, le sol. Les femelles pleines sont plus larges que hautes ! Des soucoupes volantes velues montées sur sabot.
Une 404 plateau s’est arrêté, tous les vendeurs courent dehors, grand palabre avec le chauffeur. Sous une bâche, calée par une roue de secours, un énorme morceau de viande d’éléphant presque totalement noir ; il y en a au moins 100kg ! Malgré ma curiosité je n’ose pas en acheter ; elle est vraiment trop peu appétissante.
A la sortie de l’école une troupe bruyante s’époumone en hurlant. Les garçons jouent au foot, pieds nus, avec ce qui leur tombe sous le pied. Une toute petite fille passe, bras ballants, souriante, avec un encrier waterman posé sur la tête !
Une fille a eu le crâne rasé pour un deuil dans la famille ; ses copines ne la loupent pas et chantent « Coco taillé hé hé »
« Elle a pas gagné garçon »
« Coco taillé »
Les pêcheurs fanti capturent des tortues lyres dont ils sont friands. Ils vendent 10F la carapace vide. J’en achète une avec des lambeaux de chair encore accrochés dessus. Elle pue d’une manière si intense que je la cède bien volontiers à un copain.
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