Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /Déc /2009 09:47

 

 

 

 

 

J’habite sur les lieux de travail, à l’arrière du magasin, au-dessus des entrepôts, en quartier africain. Les  quelques Européens de la ville basse sont autour du Campement en bord de mer. Je suis le seul français à vivre dans le quartier africain en bord de lagune.

 

L’appartement, au-dessus des entrepôts, derrière la boutique possède une vaste terrasse qui s’ouvre largement sur une immense salle de séjour. Quatre gros fauteuils, style colonial, superbes par la qualité de leur bois et une banquette cosy cernent une table d’apéritif  chétive, le reste du mobilier est  sans intérêt. !

 Suivant les us tropicaux  la  partie haute des murs extérieurs est percée d’un claustra qui ménage un courant d’air permanent. Les fenêtres,  dépourvues de vitres, s’occultent par des volets dont les charnières sont placées en haut ; on les maintient ouvertes en  projetant les volets à l’extérieur avec des bâtons de bois coincés sur l’appui. Un interminable couloir conduit à une cuisine  exiguë. La chambre climatisée avec sa douche à  la taille d’un deux pièces parisien.

La déclivité  met l’appartement au premier étage au-dessus de  la piste  du bas, celle qui longe la lagune.

En face de mon appartement quelques cases de « toutous » jouxtent l’établissement de Master Bollo, nigérian notoire, maquereau déclaré, craint  et respecté de son cheptel et de ses voisins…le linge sèche entre les cocotiers,  la lagune limoneuse clapote dans un espace d’herbes et de boue qui sert de cabinet aux  mille et un  habitants de « coco- poto » offrant, spectacle permanent, les mictions verticales des femmes troussées face à la lagune, et les pissettes accroupies des hommes soigneux de leurs boubous…. Ici les Nigérianes urinent debout !

 

L’autre rive du Sassandra est à 2ou 3 km, ligne uniforme de palétuviers qui recèle pourtant d’innombrables  arroyos  ou s’ébattent, je l’apprendrais plus tard,  crocodiles,  lamantins et  hippopotames nains.

 

La cour d’en bas,  plantée de vieux flamboyants  qui couvrent la terrasse d’une ombre légère, est creusée de terriers de crabes et encombrée de camion...

 

 

Le chef d’agence achète café et cacao aux planteurs, il supervise mon travail et pointe les comptes des 3 boutiques annexes.  Caractéristique essentielle de Sassandra, il a la possibilité d’exporter  et d’importer directement par le wharf ; de ce fait  l’agence a son « usine à café »pour trier, calibrer et ensacher les grains. Les importations sont  des engrais agricoles, du sel parfois et quelques articles « mode » (dont l’invendable  ombrette de plage, chère à Mme Lesac). Ce comptoir est  le seul à jouir d’une telle autonomie ; c’est une  source de jalousie et de rancœur de la part d’une poignée d’abidjanais qui se voit privé d’une parcelle de leur pouvoir. Ces querelles bouffent la vie de Lesac et le rendent peu liant.

 Pourvu d’une belle vélocité intellectuelle il  fait de tête des multiplications ou des divisions à quatre chiffres avec décimale (il va plus vite que moi qui suis pourtant bien rodé à la manipulation de la Facit.) Il possède son boulot sur le bout des doigts et est capable d’établir des  comptes prévisionnels d’une belle justesse en faisant intervenir nombre  impressionnant de paramètres aléatoires, par contre il manque de mordant et ne songe qu’à préserver une indépendance chancelante et ses horaires au tennis.

Pour ma part je ravitaille notre entrepôt  par mes commandes sur Abidjan,  dispache sur nos  boutiques, vend en gros aux revendeurs locaux, libanais et africains,  fourni le ravitaillement des chantiers forestiers, des plantations, et détaille dans la boutique à la pratique locale.

De tout ! On vend de tout. Des poires à lavement, des machettes, des lampes à pétrole, du lait, du parfum, du Wax, des fers à repasser à braise, des décortiqueurs à café, du tabac, mais aussi des plombs de pêche, du filet, des flotteurs en liège, et encore des esses à bois, de la peinture, des fusils, des assurances,…plus de trois mille articles à l’inventaire sans compter les pièces détachées des réchauds ou autres lampes à essence Pétromax, Primus…

La boutique s’étire sur 30m sur la rue principale du quartier Coco-poto. Imaginez une boutique type Western. Sous l’auvent doté d’un trottoir qui la précède sont installés à demeure un tailleur et un  matelassier qui, en guise de location nous confectionnent à prix réduit des moustiquaires et des paillasses en crin végétal ; ils sont tenus de se fournir en percale, tulle, cretonne, crin  et toile à matelas à la boutique.

Un immense comptoir en U,  formé de superbes plateaux d’acajou rouge, accueille les clients. Les rayonnages montent jusqu’au mince faux plafond en contreplaqué qui vibre au rythme des brasseurs d'air.

Tous les matins les boutiquiers installent sous l’auvent les produits phares qui suscitent convoitise et envie ; sommier métallique, moustiquaire, machine à coudre, vélo,  pile de cantines métalliques, entassement de cuvettes émaillées etc.

 

Tout le monde ici se connaît ; la ruche bruyante se rempli dès  8 h  de femmes jacassantes, de vieux dioulas cérémonieux qui  psalmodient de longs bonjours en se touchant le cœur, de  gaillards torses nus  aux rires tonitruants. C’est d’ailleurs le trait le plus marquant  du quartier ;  le rire sous toutes ses formes, moqueur, explosif, contagieux…

Plus le niveau social monte, moins l’éclat de rire est spontané.

Les deux commis aux écritures trônent fièrement sur leur estrade grillagée, tandis que les trois vendeurs donnent des ordres impératifs et contradictoires aux  manœuvres flegmatiques. Le responsable de l’entrepôt me monte ses livres et je note les tonnages  de riz, sucre, huile, ciment etc. à mettre en commande à Abidjan. J’épluche les nomenclatures et répertoires pour renouveler le stock de la boutique et trouver les conserves, les grands crus, les nouveautés susceptibles de se vendre ici.

 

 Un de mes boutiquiers, Robert Kpaou me demande si je cherche un boy. C’est le cas car mon prédécesseur n’employait qu’à mi-temps un « homme de ménage » qui veut rentrer au village pour se marier.  Je voudrais bien trouver quelqu’un à temps plein  qui fasse un peu de cuisine. Robert sourit de toutes ses éclatantes dents blanches :

-          Je vais demander à mon petit frère Zourignan de venir 

Un  jeune colosse  se présente avec une telle angoisse au fond des yeux que j’en suis gêné.

-          Tu sais faire la cuisine ?

-          Oui patron

-          Tu connais bien

-          Oui patron, sur bois et gasse

Robert m’explique qu’il a travaillé pour un prospecteur forestier, et qu’il sait cuisiner  au charbon de bois et sur le gaz.

-          OK  Tu commence demain ?

-          Non patron, moi démarrer maintenant

Il est gentil  mon costaud mais il ne parle presque pas le français et ne connaît strictement rien à la cuisine, (encore moins que moi !).  Je lui apprends à cuire un steak, des œufs et à faire des frites et des pâtes.

Son absence de vocabulaire est palliée par une débrouillardise active

Je renverse mon verre et je lui demande la serpillière ; il arrive en courant avec la moutarde ; mon rire le fait repartir au galop et il ramène de la cuisine un tablier, le beurre, un balai…

Peu importe ses maladresses et son ignorance, devant une telle bonne volonté, je n’ai pas le cœur d’en changer. Il nettoie la maison, lave et repasse le linge et prépare impeccablement le café. ( j’ai appris, il y a une vingtaine d’années, que Zourignan était devenu Maitre d’Hôtel en Allemagne !)

    

Les ventes en gros et demi-gros font l’essentielles de mon l’activité,  le détail est l’apanage des vendeurs. Pour être accessibles aux moins fortunés les produits sont   fragmentés à l’extrême. Sur l’huile en fût tiré à la pompe je limite le minimum  au grand dame de la pratique, à un quart de litre !

 On trouve de tout à Sassandra mais les vivres frais, viandes, légumes, laitages sont rares, voir absents.

Après une ou deux semaines  je m’étonne auprès de Lesac de voir si peu d’Européens. Avec soupirs et fredonnements il m’explique que le « Syrien Tarraf », surnommé « Le Marseillais » ainsi que « l’Hôtel de l’Ouest » ont accaparé la clientèle par l’ouverture de  rayons vivres frais  à la suite du désintérêt de D., puis de sa totale désaffection…. 

«  Nous avons longtemps été les seuls à assurer ce service… si vous voulez réanimer ce secteur ; il y a du matériel.. »  

 Vaste chambre froide, gros  congélateurs, banques vitrées réfrigérées   vont reprendre du service…. Vous allez comprendre pourquoi.

 

Le jour du démarrage de ma gérance un vieux Dioula borgne, dans un boubou immaculé surchargé de broderie, dévalise le rayon parfumerie en raflant les flacons de Guerlain ; Jicky, Mitsouko, Habanita ; c’est Mamadou Doukouré le boucher local, celui qui aromatise si agréablement la proximité de l’hôtel Grau ! Il rit de tous ses chicots rougis au bétel quand je lui parle de son charnier puant. Lui, dans sa camisole odorante,  ne craint rien et son mouchoir est imbibé en permanence d’Habanita «  le parfum le plus tenace du monde »  ce qu’il me confirme en me disant que même après trois lavages « ça sent toujours » ! Il me propose un filet de bœuf (zébus) pour se faire pardonner et, dès le lendemain matin, un commis m’apporte, emballée soigneusement dans une feuille de papier journal, la viande fraîche ! Rincée pour la débarrasser des adhérences de « Fraternité Matin » et stockée au réfrigérateur, il faudra  attendre 8 jours qu’elle soit rassise pour la consommer. Elle est bonne et me donne aussitôt le ténia.

Au marché, pour les caprins, le spectacle, en dépit de la taille réduite des chèvres naines, est grand-guignolesque ! Les bêtes sont tuées sur place  à la hachette ; les têtes des décapitées forment une pyramide sanglante au pied du billot baigné d’une mare puante  et la découpe ne s’encombre pas de fioritures ; Tout à la hachette. J’achète aussi parfois des poulets crapaudines grillés à la braise, secs et poussiéreux, dont la teneur en piment assure une quasi-stérilisation. Le poisson ne peut s’acheter que frais, sur la plage, au retour des pirogues mais il n’y a pas d’heure fixe

Les conserves Leymarie et  autres cassoulets et choucroute de ma boutique sont vite répétitifs. Je mange ma langouste quotidienne au Campement mais le verbiage  de Mme G. et le discours borné de son mari ne facilite pas la digestion..

 

Mes concurrents  tirent une gueule de six pieds de long  quand ils apprennent la  réouverture du rayon frais !  J’aimerais tenir  le rôle du grossiste avec eux, leur laissant une grosse fraction du détail ; Je vais les voir.  

  Dombroski m’explique, sans ambages, que D. avait gagné son repas du dimanche midi chez eux en fermant son rayon vivre frais … « on  s’entendait très bien…. » Nous établissons un modus vivendi qui nous laisse bons amis mais les relations avec Tarraf ne peuvent aboutir car son seul argument est une bouteille hebdomadaire de whisky « carte noire »  et ses achats de pondéreux contre une absence totale de concurrence  sur ce secteur. Inacceptable. Ce sera la guerre ! …

 

La réouverture des vivres frais est un vrai renouveau de la clientèle. Le bouche à oreille fonctionne et le « tout Sassandra » blanc défile maintenant pour voir la gueule du nouveau gérant.

 

Je me suis jeté au boulot comme un fada ; je bosse 10 h  par jours à la boutique  et  le dimanche matin de 9h à midi. Les jeux du négoce, le plaisir  de « faire du chiffre » me possèdent. Captivé par ce travail où je crois  trouver  initiatives et  liberté d’organisation, je ne vois pas passer le temps.

 

 Les distractions sont vite répertoriées ;  Plage, bouquins, cafés, et les filles bien sûr … sinon pourquoi avoir 23 ans !

 

 Le cinéma en plein air en fermé depuis… fatigué  (expression locale). Bourdon , propriétaire d’un assemblage hétéroclite de bâtiments n’a pas réinvesti dans une cabine de projection . On ne veut plus lui louer de films car son matériel de 1946 raye toutes les pellicules qu’il loue.

La TRANSCAP à monté pour son personnel un ciné club qui fonctionne une fois par semaine en 16 mm. On m’y invite du bout des lèvres…car mes fréquentations « locales » sont très mal vues.  

 

Par robinzen
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