Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /Déc /2009 10:15

 

 

De ma terrasse je domine le quartier et j’ai  plaisir à voir jouer les gamins; les petites filles portent dans le dos, pour imiter maman, une  poupée  minuscule, dont la blancheur est saisissante quand elles la câlinent et l’embrassent. Ils jouent, les garçonnets de cinq ans allument de vrais feux avant de s’emparer de leur camion en fil de fer, petits chefs-d’œuvre d’ingéniosité et de récupération. Ils chassent avec des lances pierres tout ce qui bouge et ramènent triomphants des lézards pour la dînette !

   

 

 Le vieux chasseur est  de retour ; un murmure d’admiration parcourt  la boutique

Il a une peau de pangolin géant de presque deux mètres ! Tous mes commis m’assurent que c’est vraiment une taille exceptionnelle. Les grandes écailles du dos de ce curieux mammifère sont plus grandes que ma main. Un commis Gouro me dit que pendant les guerres tribales ou la traite des esclaves les hommes  se cachaient parfois dans leurs  terriers. Je suis contrarié de cautionner par mes achats la chasse d’animaux superbes mais  ils sont massacrés impitoyablement, de toute manière, par la déforestation.

 

Les cases  d’en face, derrière l’alignement des boutiques,  sont sur les flans de la colline. Lorsqu’elles n’ont pas trouvé d’espace  sur la courbe de niveau,  épousent la pente, sans complexe. La longueur des tôles détermine la largeur des cases. Pour ne rien perdre de l’onéreuse couverture obligatoire,  l’avant toit est inexistant. La pluie en ruisselant  creuse profondément la latérite, sapant la base  des murs, révélant l’absence  d’assises pour les parpaings ou le banco. Les cases  les plus affouillées s’écroulent  à  la saison des pluies. Les tôles obligatoires sont une aberration ;  Véritable four  au soleil,  la condensation nocturne  rend les logis  insalubres. Le bénéfice des métallurgistes européens a entraîné des milliers de tuberculoses !

 


Un autre chasseur vient me voir. Celui-ci a des petites pointes d’éléphants  (12kg) Il chasse avec un fusil Robusta à un coup calibre 12 !… Impossible ? Il m’explique qu’il prend une  cartouche à chevrotines,  en retire les plombs et met une flèche  empoisonnée de sa fabrication dans le canon. Il se couvre de crottin d’éléphant  pour approcher le pachyderme, se glisse sous son ventre, tire à bout portant pour crever la peau. Il faut ensuite échapper à la furie de l’animal blessé attendre que le poisson agisse, et parfois la malheureuse bête va  crever si loin  de tout village ou campement que le chasseur  l’abandonne. Il chasse pour la viande. Les pointes sont en prime.

 

Le voisin Libanais, Hussein,  que Lesac surnomme finement « le petit roi », tue son poulet hebdomadaire. C’est sans doute le seul jour ou ces pauvres gens mangent de la viande et les onze enfants suivent les gestes du père avec des yeux  gourmands. Il saisit le volatile que femme et enfants ont capturé, lui pose la tête sur un billot, décapite le gallinacé et le relâche dans la rue ; la bestiole parcours trois ou quatre mètres en courant, le sang giclant dans la poussière de la route de son cou étêté. Toute la famille rit, carnassière.

 

Trois peaux de croco, deux superbes peaux de loutre. La semaine à été bonne. Je place les peaux de croco dans ma chambre climatisée avec une saumure, sous poche plastique, Les peaux de loutre sont tendues sur de grands cerceaux de bois qui leurs donnent un aspect « indien » .Je les installent tel quel sur le mur du séjour. Avec la peau du pangolin le décor commence à se faire une petite réputation. J’ai trouvé deux masques Dan et Guéré qui ne sont que de pâles imitations mais  leurs yeux tubulaires, leurs garnitures, crin de cheval et cartouches, font un effet bœuf. J’ai mis des plantes en pot un peu partout. J’ignore leur nom mais leur croissance rapide modifie profondément la pièce. Je commence à me sentir chez moi. Il manque surtout de livres ; une salle de  séjour sans bouquins à portée de la main reste d’une crue nudité.

 

 

 

Lesac m’a conseillé Victor, son coiffeur, pour une nouvelle coupe de cheveux ; c’est un krouman à la retraite qui a taillé les tifs de centaines d’équipages de Tabou à Pointe Noire. Chapeau de feutre, chemisette blanche, pantalon noir ; il a l’allure d’un vieux jazzman avec sa petite valise de bois a la main.

─ On boit un coup, patron ?

Je ramène le whisky  la glace et l’eau gazeuse ; il me stoppe :

 Laisse-moi faire

Il rempli  son verre à ras bord ; plus de place pour l’eau et le glaçon ! Il l’avale en le tenant des deux mains, à petites gorgées, sans la plus petite interruption.

─ On remet ça ?-       

─ Tu me coupes les cheveux d’abord et si ça va, on reboit

C’est qu’il n’est pas heureux le bougre. Il me montre ses mains qui tremblent.

─ Si je bois, ça s’arrête !

Quand son rasoir glisse sur ma nuque je songe qu’un hoquet, un faux mouvement, une crise subite de delirium tremens font de ma précieuse personne une chose bien fragile !

La prochaine fois je retourne sur le fauteuil du dentiste…

 

Impossible de capter la radio ivoirienne ni Radio France International ; après des recherches patientes ponctuées de sifflements aigus, j’entends  la Voix  de L’Amérique, Radio Vatican, la BBC, radio Pékin, ou radio Conakry…etc.  (Je ne parle que des émissions en français)

Paradoxalement  cette contrariété est  source de réflexion ; au lieu d’être le centre de l’univers le pays  n’est qu’un vilain petit canard  parmi les autres, dans le vaste monde, et la  remise en cause du chauvinisme tricolore dégage de nouvelles perspectives , beaucoup  d’ idées préconçues tombent. Ne pensez pas que ce soit toujours péjoratif pour la France. Dans bien des cas on apprécie nos prises de position et notre liberté d’expression…

En buvant le café, j’écoute Radio Guinée ou le speaker annonce, aux informations de 13h qu’il va lire le sujet du bac de Français   «  un discours de notre bien-aimé Président  Sékou Touré… » Abruti par le ronronnement des phrases creuses,  je pique un somme…et quand je ma réveille,  une demi-heure plus tard… « …Vive l’Indépendance, Vive la Guinée socialiste et démocratique ! »   C’était la fin du discours, la fin des haricots, celle qui justifie tous les moyens pour se défaire d’une telle couche de conneries !

 

Le dimanche matin je me  réveille comme d’habitude  vers 6heure mais je traînasse, je bouquine, je me lève vraiment une heure plus tard…et tous les dimanches matin, à 6h 30 au plus tard le café-restaurant-bordel d’en bas diffuse par les hauts- parleurs installés sur le toit  une chanson de Sœur Sourire (si,  si,  ça  a existé).

            « Dominique   nique  nique.. » 

            « s’en allait tout en marchant »

            « le cœur gai et chantant… »

            « en tout chemin « 

            « en tout lieu »

« il ne parle que du bon dieu » (bis)

En boucle, deux ou trois fois d’affilé, à fond la caisse….

 Un matin de gueule de bois maussade c’est  à nouveau l’excitée du bénitier  qui me réveille.  Excédé, furieux, je traverse la rue sans chaussures ni  chemise  et rentre dans le bouclard. J’ai de la peine à me repérer dans l’obscurité  mais je fini par découvrir le phono. J’enlève le disque l’agite sous le nez patron qui sourit de tout l’or de ses  ratiches ;

-          Chanson française pour toi dimanche...

J’étais persuadé qu’il voulait m’emmerder mais je me rends compte que c’est l’inverse !

─ Heu... Tu me vends le disque ?

Parler de fric à un patron de bordel c’est donner de l’air à un noyé…

J’ai la profonde satisfaction  de détruire cette ineptie à coup de marteau !

 

J’ai acheté, chez un libanais mieux achalandé que nous, un magnétophone à minicassette Philips ; Cette petite merveille technologique (ça fait ringard d’en parler ainsi 40 ans plus tard) m’enchante.

Je n’ai réussi à trouver que trois K7  audibles ensevelies sous   les patchengas,  les succès d’Aspro Bernard et des Sœurs Komoé.

Je vais  écouter tous les jours, inlassablement ; une sélection de blues, les 4saisons de Vivaldi et  les Swingles Singers chantent Mozart.

 

Le quartier ne manquait pas de musique. Ne parlons pas des  quelques transistors poussés à plein volume en début de mois car à partir du 15, les piles étant mortes, ils se taisaient jusqu’à la paye.  Master Bollo ne mettait sa sono  extérieure que le samedi soir (et le dimanche matin !). Les soirées de semaine ne sont pourtant jamais silencieuses. Des cours montent des chants rythmés par des battements de mains très souvent soutenus par le battement d’une cuillère métallique sur une bouteille vide ( à l’origine c’était une cloche de fer et un marteau de bois) un tambour se met en route, c’est parti pour la nuit.

Quand il y a des funérailles, selon le rang du défunt, les chants durent de trois jours à un mois. Obsédant. Se réveiller en cours de nuit est catastrophique. Impossible de retrouver le sommeil avec un tam-tam qui déroule inlassablement ses battements. Quand vient le matin, hébété de fatigue, vous pouvez dormir un quart d’heure avant la douche et le boulot. Tout à l’heure les hommes aux yeux rougis viendront acheter du Gin, du Rhum, du vin, du nescafé et des boîtes de lait condensé sucré (Pour  refaire la voix des femmes)

 

D ans ce bled du bout du monde qu’est Sassandra nous somme à moins de 500              km d’Abidjan dont 350km de piste difficile. Avec une bonne  voiture, en saison sèche  il est prudent de tabler sur 6h. de trajet. L’avion nous met à deux petites heures de la capitale . Indispensable et rassurant. Deux fois par semaine les vieux DC3 desservent  Sassandra et Tabou.

Il arrive assez souvent que les deux membres de l’équipage mange a midi au campement ou même y passent la nuit. Les avatars sont nombreux, les aléas, retard, météo immobilisent l’appareil pour quelques heures ou un jour . C’est de leur bouche que j’ai compris  comment ils peuvent décoller avec une tonne de fret en surcharge ; la sécurité aérienne leur impose une réserve de carburant pour monter jusqu’à Bouaké si l’atterrissage à Abidjan n’était pas possible ; Ils faisait simplement l’impasse sur cette sécurité . Quand j’ai ré ouvert le rayon  vivres frais la presque totalité des produits  venaient par avion. Le boucher d’Abidjan ensachait en poches plastique les différentes pièces de viande  , les plaçait dans des caisses en bois en les entourant de poches de glace. Le pilote furieux me prie d’appeler  «  cet abruti de boucher pour lui dire qu’il n’as pas fermer ses poches de glace et que l’eau courait dans la cabine de pilotage… ».

 C’est ça le plaisir des petits appareils .On est une vingtaine de passager, pas de cloison qui nous sépare des pilotes ni, non plus, du fret arrière bloqué par des filets.

Un jour la porte s’est ouverte au dessus du maris de Grand Lahou, le gros sac de courrier qui était dans le poste de pilotage en a profiter pour offrir aux éléphants les  innombrables vœux de fin d’année qui gonflaient la poche. J’étais dans l’avion quand une épaisse fumée noire sort du moteur de droite. Tout le monde gueule. En moins de deux le feu est éteint, l’hélice gauche est en torche, le copilote nous déclare :

─ On vole très bien avec un seul moteur. Aucun souci..

Il nous confie plus tard :

─ Nos moteurs passent en contrôle Veritas toutes les 2000 heures. Nous avons toujours un des deux moteurs dans cette zone mais le deuxième est amené a 3000 H par souci d’économie

. 

 

 Je suis le seul blanc du quartier. Cette « solitude » sociale me pousse-t-elle à la rêverie ?… Torpeur  douce amère,  lent envahissement de douloureuse lucidité ; dans quelle quête de chimère suis-je lancé, comme sont stériles et vains  ces échanges brefs et convenus qui sont mon lot. Les fébriles agitations mercantiles  qui m’occupent tout le jour laissent, dans le creux du soir,  place à un calme au goût une peu aigre d’amertume. J’ai envie de communiquer, de recevoir, d’entendre, de recueillir,  de capter, de thésauriser tout ce que m’offre la vie ; Un jour j’aurai le temps de trier les sourires, de  classer mes  étonnements , de voir clair, d’interpréter  ce fatras coloré et sonore,  ces  milles facettes multiples de la vie…

Si je savais écrire ; mettre des mots sur ma solitude, confier au papier mes murmures indécis. Si je savais peindre, jouer de la flûte, ou pétrir de l’argile. Si je savais traduire  en langue universelle mes doutes mes manques, mes tâtonnements.

 

Paresse intellectuelle, langueur mollasse, perte de réactivité. Je me  dissous dans la moiteur, je me fonds dans le paysage, je m’anéanti dans le whisky…

 

 

 

 

 

 

  

Par robinzen
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