Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /Déc /2009 09:47

 

 

 

 

 

J’habite sur les lieux de travail, à l’arrière du magasin, au-dessus des entrepôts, en quartier africain. Les  quelques Européens de la ville basse sont autour du Campement en bord de mer. Je suis le seul français à vivre dans le quartier africain en bord de lagune.

 

L’appartement, au-dessus des entrepôts, derrière la boutique possède une vaste terrasse qui s’ouvre largement sur une immense salle de séjour. Quatre gros fauteuils, style colonial, superbes par la qualité de leur bois et une banquette cosy cernent une table d’apéritif  chétive, le reste du mobilier est  sans intérêt. !

 Suivant les us tropicaux  la  partie haute des murs extérieurs est percée d’un claustra qui ménage un courant d’air permanent. Les fenêtres,  dépourvues de vitres, s’occultent par des volets dont les charnières sont placées en haut ; on les maintient ouvertes en  projetant les volets à l’extérieur avec des bâtons de bois coincés sur l’appui. Un interminable couloir conduit à une cuisine  exiguë. La chambre climatisée avec sa douche à  la taille d’un deux pièces parisien.

La déclivité  met l’appartement au premier étage au-dessus de  la piste  du bas, celle qui longe la lagune.

En face de mon appartement quelques cases de « toutous » jouxtent l’établissement de Master Bollo, nigérian notoire, maquereau déclaré, craint  et respecté de son cheptel et de ses voisins…le linge sèche entre les cocotiers,  la lagune limoneuse clapote dans un espace d’herbes et de boue qui sert de cabinet aux  mille et un  habitants de « coco- poto » offrant, spectacle permanent, les mictions verticales des femmes troussées face à la lagune, et les pissettes accroupies des hommes soigneux de leurs boubous…. Ici les Nigérianes urinent debout !

 

L’autre rive du Sassandra est à 2ou 3 km, ligne uniforme de palétuviers qui recèle pourtant d’innombrables  arroyos  ou s’ébattent, je l’apprendrais plus tard,  crocodiles,  lamantins et  hippopotames nains.

 

La cour d’en bas,  plantée de vieux flamboyants  qui couvrent la terrasse d’une ombre légère, est creusée de terriers de crabes et encombrée de camion...

 

 

Le chef d’agence achète café et cacao aux planteurs, il supervise mon travail et pointe les comptes des 3 boutiques annexes.  Caractéristique essentielle de Sassandra, il a la possibilité d’exporter  et d’importer directement par le wharf ; de ce fait  l’agence a son « usine à café »pour trier, calibrer et ensacher les grains. Les importations sont  des engrais agricoles, du sel parfois et quelques articles « mode » (dont l’invendable  ombrette de plage, chère à Mme Lesac). Ce comptoir est  le seul à jouir d’une telle autonomie ; c’est une  source de jalousie et de rancœur de la part d’une poignée d’abidjanais qui se voit privé d’une parcelle de leur pouvoir. Ces querelles bouffent la vie de Lesac et le rendent peu liant.

 Pourvu d’une belle vélocité intellectuelle il  fait de tête des multiplications ou des divisions à quatre chiffres avec décimale (il va plus vite que moi qui suis pourtant bien rodé à la manipulation de la Facit.) Il possède son boulot sur le bout des doigts et est capable d’établir des  comptes prévisionnels d’une belle justesse en faisant intervenir nombre  impressionnant de paramètres aléatoires, par contre il manque de mordant et ne songe qu’à préserver une indépendance chancelante et ses horaires au tennis.

Pour ma part je ravitaille notre entrepôt  par mes commandes sur Abidjan,  dispache sur nos  boutiques, vend en gros aux revendeurs locaux, libanais et africains,  fourni le ravitaillement des chantiers forestiers, des plantations, et détaille dans la boutique à la pratique locale.

De tout ! On vend de tout. Des poires à lavement, des machettes, des lampes à pétrole, du lait, du parfum, du Wax, des fers à repasser à braise, des décortiqueurs à café, du tabac, mais aussi des plombs de pêche, du filet, des flotteurs en liège, et encore des esses à bois, de la peinture, des fusils, des assurances,…plus de trois mille articles à l’inventaire sans compter les pièces détachées des réchauds ou autres lampes à essence Pétromax, Primus…

La boutique s’étire sur 30m sur la rue principale du quartier Coco-poto. Imaginez une boutique type Western. Sous l’auvent doté d’un trottoir qui la précède sont installés à demeure un tailleur et un  matelassier qui, en guise de location nous confectionnent à prix réduit des moustiquaires et des paillasses en crin végétal ; ils sont tenus de se fournir en percale, tulle, cretonne, crin  et toile à matelas à la boutique.

Un immense comptoir en U,  formé de superbes plateaux d’acajou rouge, accueille les clients. Les rayonnages montent jusqu’au mince faux plafond en contreplaqué qui vibre au rythme des brasseurs d'air.

Tous les matins les boutiquiers installent sous l’auvent les produits phares qui suscitent convoitise et envie ; sommier métallique, moustiquaire, machine à coudre, vélo,  pile de cantines métalliques, entassement de cuvettes émaillées etc.

 

Tout le monde ici se connaît ; la ruche bruyante se rempli dès  8 h  de femmes jacassantes, de vieux dioulas cérémonieux qui  psalmodient de longs bonjours en se touchant le cœur, de  gaillards torses nus  aux rires tonitruants. C’est d’ailleurs le trait le plus marquant  du quartier ;  le rire sous toutes ses formes, moqueur, explosif, contagieux…

Plus le niveau social monte, moins l’éclat de rire est spontané.

Les deux commis aux écritures trônent fièrement sur leur estrade grillagée, tandis que les trois vendeurs donnent des ordres impératifs et contradictoires aux  manœuvres flegmatiques. Le responsable de l’entrepôt me monte ses livres et je note les tonnages  de riz, sucre, huile, ciment etc. à mettre en commande à Abidjan. J’épluche les nomenclatures et répertoires pour renouveler le stock de la boutique et trouver les conserves, les grands crus, les nouveautés susceptibles de se vendre ici.

 

 Un de mes boutiquiers, Robert Kpaou me demande si je cherche un boy. C’est le cas car mon prédécesseur n’employait qu’à mi-temps un « homme de ménage » qui veut rentrer au village pour se marier.  Je voudrais bien trouver quelqu’un à temps plein  qui fasse un peu de cuisine. Robert sourit de toutes ses éclatantes dents blanches :

-          Je vais demander à mon petit frère Zourignan de venir 

Un  jeune colosse  se présente avec une telle angoisse au fond des yeux que j’en suis gêné.

-          Tu sais faire la cuisine ?

-          Oui patron

-          Tu connais bien

-          Oui patron, sur bois et gasse

Robert m’explique qu’il a travaillé pour un prospecteur forestier, et qu’il sait cuisiner  au charbon de bois et sur le gaz.

-          OK  Tu commence demain ?

-          Non patron, moi démarrer maintenant

Il est gentil  mon costaud mais il ne parle presque pas le français et ne connaît strictement rien à la cuisine, (encore moins que moi !).  Je lui apprends à cuire un steak, des œufs et à faire des frites et des pâtes.

Son absence de vocabulaire est palliée par une débrouillardise active

Je renverse mon verre et je lui demande la serpillière ; il arrive en courant avec la moutarde ; mon rire le fait repartir au galop et il ramène de la cuisine un tablier, le beurre, un balai…

Peu importe ses maladresses et son ignorance, devant une telle bonne volonté, je n’ai pas le cœur d’en changer. Il nettoie la maison, lave et repasse le linge et prépare impeccablement le café. ( j’ai appris, il y a une vingtaine d’années, que Zourignan était devenu Maitre d’Hôtel en Allemagne !)

    

Les ventes en gros et demi-gros font l’essentielles de mon l’activité,  le détail est l’apanage des vendeurs. Pour être accessibles aux moins fortunés les produits sont   fragmentés à l’extrême. Sur l’huile en fût tiré à la pompe je limite le minimum  au grand dame de la pratique, à un quart de litre !

 On trouve de tout à Sassandra mais les vivres frais, viandes, légumes, laitages sont rares, voir absents.

Après une ou deux semaines  je m’étonne auprès de Lesac de voir si peu d’Européens. Avec soupirs et fredonnements il m’explique que le « Syrien Tarraf », surnommé « Le Marseillais » ainsi que « l’Hôtel de l’Ouest » ont accaparé la clientèle par l’ouverture de  rayons vivres frais  à la suite du désintérêt de D., puis de sa totale désaffection…. 

«  Nous avons longtemps été les seuls à assurer ce service… si vous voulez réanimer ce secteur ; il y a du matériel.. »  

 Vaste chambre froide, gros  congélateurs, banques vitrées réfrigérées   vont reprendre du service…. Vous allez comprendre pourquoi.

 

Le jour du démarrage de ma gérance un vieux Dioula borgne, dans un boubou immaculé surchargé de broderie, dévalise le rayon parfumerie en raflant les flacons de Guerlain ; Jicky, Mitsouko, Habanita ; c’est Mamadou Doukouré le boucher local, celui qui aromatise si agréablement la proximité de l’hôtel Grau ! Il rit de tous ses chicots rougis au bétel quand je lui parle de son charnier puant. Lui, dans sa camisole odorante,  ne craint rien et son mouchoir est imbibé en permanence d’Habanita «  le parfum le plus tenace du monde »  ce qu’il me confirme en me disant que même après trois lavages « ça sent toujours » ! Il me propose un filet de bœuf (zébus) pour se faire pardonner et, dès le lendemain matin, un commis m’apporte, emballée soigneusement dans une feuille de papier journal, la viande fraîche ! Rincée pour la débarrasser des adhérences de « Fraternité Matin » et stockée au réfrigérateur, il faudra  attendre 8 jours qu’elle soit rassise pour la consommer. Elle est bonne et me donne aussitôt le ténia.

Au marché, pour les caprins, le spectacle, en dépit de la taille réduite des chèvres naines, est grand-guignolesque ! Les bêtes sont tuées sur place  à la hachette ; les têtes des décapitées forment une pyramide sanglante au pied du billot baigné d’une mare puante  et la découpe ne s’encombre pas de fioritures ; Tout à la hachette. J’achète aussi parfois des poulets crapaudines grillés à la braise, secs et poussiéreux, dont la teneur en piment assure une quasi-stérilisation. Le poisson ne peut s’acheter que frais, sur la plage, au retour des pirogues mais il n’y a pas d’heure fixe

Les conserves Leymarie et  autres cassoulets et choucroute de ma boutique sont vite répétitifs. Je mange ma langouste quotidienne au Campement mais le verbiage  de Mme G. et le discours borné de son mari ne facilite pas la digestion..

 

Mes concurrents  tirent une gueule de six pieds de long  quand ils apprennent la  réouverture du rayon frais !  J’aimerais tenir  le rôle du grossiste avec eux, leur laissant une grosse fraction du détail ; Je vais les voir.  

  Dombroski m’explique, sans ambages, que D. avait gagné son repas du dimanche midi chez eux en fermant son rayon vivre frais … « on  s’entendait très bien…. » Nous établissons un modus vivendi qui nous laisse bons amis mais les relations avec Tarraf ne peuvent aboutir car son seul argument est une bouteille hebdomadaire de whisky « carte noire »  et ses achats de pondéreux contre une absence totale de concurrence  sur ce secteur. Inacceptable. Ce sera la guerre ! …

 

La réouverture des vivres frais est un vrai renouveau de la clientèle. Le bouche à oreille fonctionne et le « tout Sassandra » blanc défile maintenant pour voir la gueule du nouveau gérant.

 

Je me suis jeté au boulot comme un fada ; je bosse 10 h  par jours à la boutique  et  le dimanche matin de 9h à midi. Les jeux du négoce, le plaisir  de « faire du chiffre » me possèdent. Captivé par ce travail où je crois  trouver  initiatives et  liberté d’organisation, je ne vois pas passer le temps.

 

 Les distractions sont vite répertoriées ;  Plage, bouquins, cafés, et les filles bien sûr … sinon pourquoi avoir 23 ans !

 

 Le cinéma en plein air en fermé depuis… fatigué  (expression locale). Bourdon , propriétaire d’un assemblage hétéroclite de bâtiments n’a pas réinvesti dans une cabine de projection . On ne veut plus lui louer de films car son matériel de 1946 raye toutes les pellicules qu’il loue.

La TRANSCAP à monté pour son personnel un ciné club qui fonctionne une fois par semaine en 16 mm. On m’y invite du bout des lèvres…car mes fréquentations « locales » sont très mal vues.  

 

Par robinzen
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Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /Déc /2009 18:40

blancs …Discours et commentaires sont entrecoupés d’inexplicables fredonne ments…j’appris aussi ce qu’était la Delmas-Vieljeu, qui était P., ce que signifiait mouillés…nous y reviendrons en détail…

 

Je logeais maintenant à « L’Hôtel de l’Ouest » au km 4. Le patron  Dombroski avait une entreprise de maçonnerie et sa femme s’occupait de l’hôtel, du restaurant, du bar, de l’épicerie- bazar tout en supervisant la boulangerie confiée à un gérant. Infatigable, calme, toujours en mouvement mais sans à coup ni précipitation, elle avait la mine épuisé et le teint malade des gens qui ne voit jamais le soleil. Un comble sous les tropiques.

 La chambre, non climatisée, est cependant confortable mais ce soir, deux papillons de nuit, gros comme des moineaux, mènent un raffut terrible ; Ils  cognent sur la moustiquaire, se heurtent à tous les obstacles, mènent une sarabande bruyante et désordonnée autour de la lampe. Excédé j’ouvre la moustiquaire, saisi une sandale et aplati un ronflant insecte sur la porte, l’autre est à l’opposé, je balance  vigoureusement ma chaussure, qui passe superbement par la porte-fenêtre du balcon ! Hilare et pieds nus je descends dans la rue  Le gardien somnole sous la véranda  

─ Où est ma chaussure qui vient de tombé dans la rue ?

─ Moi dormi !

Je cherche, fouille, traverse la rue, arpente le secteur, pas de sandale !

Excédé par le mutisme narquois du gardien je retourne me coucher en pestant sur le fait que je n’ai que des tongs en réserve. J’expédie par la fenêtre la deuxième sandale  soigneusement tailladée et inutilisable.

 

 

Pendant la guerre  Sassandra s’est retrouvé le seul poumon maritime de la côte d’Ivoire car à Abidjan le canal permettant le mouillage en lagune était impraticable. Les banques et les grandes Sociétés de commerce ont investi sur place dans de vastes buildings. L’embellie  est retombée aussi vite qu’elle avait germée d’où cet aspect de ville morte, fantomatique.  Les beaux immeubles de trois ou quatre étages aux formes arrondies, très moderne style, sont totalement vides, sonores et décadents. Ils sont le centre du quartier du commerce où s’entassent Druses, Libanais, Syriens, Nigérian, Dioula et Massieye & Ferras.

 Le nouveau quartier  résidentiel européen s’est désormais juché sur la falaise fuyant  l’odorante et bruyante activité lagunaire   qui s’étale et monte à l’assaut de la colline de l’hôpital.    

 

 

Mon collègue D. a bien besoin de vacances ; il est à cran en permanence et aboie après tout le monde ou s’enferme dans un silence de plomb. J’ai carrément dû soudoyer ses renseignements en le gorgeant de Gin-fizz au  Campement….

-─… Sassandra est un bled pourri, les seules blanches consommables en ville sont moins de cinquante y comprit les enseignantes et les épouses de coopérants du Cours Complémentaire et du Collège…les autres, encore moins nombreuses, sont dispersées dans un rayon de d’environ 80 km, femmes de planteurs pour la plupart car 90% des forestiers sont célibataires… 

Le moteur de sa pensée, l’axe de ses réflexions, le but de ses activités ; la fesse !

 Le petit cercle des blanches de Sassandra offre une gamme restreinte et convoitée de pulpeuses créatures mais la horde  des célibataires forestiers  affamés de tendresse menace constamment le privilège de la proximité. La plupart des enseignantes sont écartées car inaccessibles, trop intello et courtisées déjà les jeunes  coopérants. Les Libanaises, uniquement les  jeunes, offrent un choix excitant et dangereux car la garde féroce des  familles est difficile à déjouer et la vengeance (ou le mariage  si elles sont chrétiennes) très dissuasifs.

L’œil brillant, le verbe alerte, Lemoine se confie, s’épanche, se répand…Il finira cependant par un bref résumé d’économie locale :

─ Le  moteur économique du bled c’est ce wharf pourri. Il n’y a que nous comme grossiste dans le coin, Bourdoncle à son bazar, son garage et son ciné, les autres sont des Libanais, Druses, Maronites, Chiites. Nos concurrents sont à Abidjan 

On fume tous les deux des gitanes à une cadence soutenue

─…presque un an je  n’ai pas vraiment parlé à quelqu’un. Je crève d’ennui dans ce trou. Avant j’écrivais des poèmes, des chansons, je   ne bouquine même plus 

…Un silence…

─Le seul truc qui vaille, c’est la baise… …je décolle après-demain ? … Je vais te faire  confidence de mes veuves européennes… avec obligation morale d’aller les consoler, de rependre le flambeau….  !

 Il me chuchote quelques noms ou  prénoms tous suivis de la place qu’occupe le mari  dans le rang social du patelin ;

─ Pour les Libanaises je ne peux rien te dire mais tu verras les disponibles te tourner autour à la boutique. Fais bien attention,  celles qui aiment ça ne sont pas très nombreuses et s’arrangent pour être encore vierge au mariage, les  chrétiennes cherchent un mari français et les parents  font semblant  de ne rien voir pour mieux te piéger à la première occasion ;

En veine de confidences il me dit être pensionnaire midi et soir au restaurant du Campement mais avec quelques absences ;                                                      

─Comme ça la patronne se fout régulièrement dedans dans son relevé et tu ne payes que  la moitié de tes repas en fin de mois

Nous sommes au Campement, petit hôtel sur pilotis construit sur  la langue de terre  qui  retient la lagune avant l’estuaire du fleuve.

La  terrasse,  dans le prolongement de la salle de bar, est sur la plage, couverte de papot (le chaume local) ; Hibiscus, bougainvilliers,  cocotiers,  cours de tennis attenant ; l’endroit  est charmant.  L’établissement date du temps de la colonie quand toutes les préfectures et sous- préfectures furent dotés d’un « campement », hôtel minimaliste pour accueillir les fonctionnaires en déplacement

 

La patronne revient toute souriante

─ Vous prendrez bien la tournée de la maison ? J’espère que vous ferez comme M D. qui vient si souvent nous voir. Vous verrez,  de la façon dont je prépare les langoustes vous ne vous en lasserez pas ! ! !

Elle repart, virevoltante, avec son  sourire commercial, ses frisettes bigoudis, sa robe imprimée.

Nous passons à table.

─Dis-moi, D., de quoi se plaindre ? Le site est superbe, la plage à  moins de 300m du travail, il y a 3 hôtels- restaurants, un tennis,  les langoustes ne  coûtent  qu’un Franc pièce ! Le soir, ici même, parties de cartes ou pétanque, le dimanche barbecue…tu as la nostalgie d’Abidjan ?

Le vocabulaire de mon collègue  son ton, son haleine commencent à souffrir de nos libations ;

─ T’as rien pigé ! J’suis un parigot  moi. J’ai grandi à Montrouge ou ma vieille tenait un rade ; faut savoir que mon dab était mécanicien vélo et que pendant 40 ans il  n’a pas loupé un tour de France, tu piges ? Tout le gratin cycliste défilait dans le troquet et j’ai plus souvent trempé mes tartines dans le champagne que dans le Banania. Et j’écrivais des chansons qu’un pote mettait parfois en musique… j’ai envoyé des textes, surtout à Aznavour  et je peux te dire que plus de la moitié de « Trousse chemise » c’est de moi et que ce connard m’a envoyé paître quand je lui ais demandé de faire figurer mon nom ; pas pour le pognon, j’m’en fou, non, pour le plaisir de voir Lemoine  sur la partition d’un type que j’aimais…une sacrée carte de visite ! Il m’a demandé la date  des dépôts des textes à la Sacem ! J’lui avais tout envoyé par la poste…fumier !

Une bouteille de rosé plus loin ;

─…T’es un pote Tardy, d’accepter  de garder mon chien  pendant mes 4 mois de congés, j’le récupère à mon retour … dans un an maxi, basta, je décramponne pour de bon…j’ai des projets ! 

 

L’inventaire de passation, son chiffrage, furent sans problèmes, la découverte du nouveau monde qui m’entourait pouvait démarrer.

Par robinzen
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Vendredi 4 décembre 2009 5 04 /12 /Déc /2009 17:30

  

 

PROLOGUE 

 

J’avais la prétention de  décrire au supposé lecteur,  les us et coutumes  de Sassandra  en m’inspirant, pour le vaudeville tropicalisé  de Labiche, pour la verdeur du propos  de San Antonio … je me  voyais capable de suggérer Alfred Jarry par la simple description  du quotidien…je posais un soupçon de géopolitique, un brin de journal financier, une pincée  d’ethnologie et le tour était joué !

Las, je n’ai point le talent de mes prestigieux « confrères » (n’oublie pas de sourire, ami lecteur).

Je me  suis contenté de te transmettre en vrac mes souvenirs africains : Tu auras donc, ami, l’exaltante tâche  de classifier et de ranger mon bavardage dans l’ordre qui te plaira, gommant ici les excès de verbiage ou rajoutant  là, entre les lignes, tes propres expériences de  découverte du vaste monde. 

 

 ON DEMARRE LES CHOSES SERIEUSES


SASSANDRA 

 

Après un bref « apprentissage »  de trois mois au déballage d’Abidjan, sous l’œil narquois d’un Tissanbiais transpirant, je me retrouve à Bouaké, investit de la fonction de gérant de la boutique principale…

Lorsque je rejoins Abidjan, convoqué par Travers, chef du personnel, je n’en mène pas large. L’inventaire de passation a révélé un manquant de presque 3 millions CFA sur 6 mois de gestion ! Je tente d’imaginer ma vie après un éventuel licenciement.

 

D’un ton sévère Travers commente ma gestion ; je lui dis mon incompréhension  de ce résultat catastrophique et lui apprend avoir retrouvé, en vérifiant les débits de mon chef d’agence, le célèbre Néant, près d’un million CFA en compte d’emballage non crédité et des erreurs, toujours dans le même sens sur ses débits magasins, je demande un délai pour des vérifications supplémentaires. …l’ombre fugace d’un sourire entendu se devine derrière la fumée de son éternelle Gitane

-Nous vous offrons une nouvelle chance de prouver vos capacités. Vous prenez l’avion demain 8h pour Sassandra…nous verrons vos résultats

Ils se moquent du manquant comme de l’an quarante !

….

Le DC 3  longe la côte à l’Ouest d’Abidjan. Le cordon  littoral, sable et cocotiers, est bien mince, vu d’en haut, fragile séparation qui isole sur 200km  la  lagune  Ebrié de l’océan et de sa  barre furieuse. A partir des marais de Grand-Lahou il n’y a plus traces de civilisation sur les 200km qui nous séparent encore de l’embouchure du Sassandra 

Le paysage est un moutonnement sans relief mais coloré ; Vert soutenu de la canopée,  plage jaune ou grise, barrière blanche de la barre, Atlantique bleu profond.

 

Des rochers  bordés d’écume ! Une lagune d’eau jaunâtre, la côte se relève, un fleuve, une falaise,  des bateaux qui mouillent au large, la gamme des verts se diversifie avec les plantations découpées par les pistes  de latérite rouge…quelques maisons blanches. Nous y sommes.

 
Me voilà avec ma petite valise sur la piste d’un  aéroport  de terre battue. Un grand bonhomme dégingandé, osseux,  en chemisette blanche, short  et  sandales,  ses cheveux gris volant au vent, les traits marqués mais adoucis par un regard paisible de myope, m’accueille :

 ─ Lesac,  chef d’agence. Vous prendrez dans 8 jours la relève de D. qui part en vacances. Le temps de vous mettre au courant. Vous logerez à l’hôtel jusqu'à son départ. Je vous emmène à l’hôtel Grau, ces  lyonnais d’origine  sont à Sassandra depuis plus de 40 ans.

Dans le pick-up Chevrolet qui nous brinqueballe sur une piste défoncée il chantonne  à mi-voix, entre deux commentaires, de manière impromptue ; Ça ressemble vaguement à du classique …Il passera toujours ainsi, sans transition,  d’une conversation suivie à un  détachement complet  accompagné de son fredonnement. Cette bizarrerie lui valait de nombreux sarcasmes ; elle  m’a personnellement  toujours amusée.

La piste court sur la falaise.  Le site de Sassandra est  beau,  ouvert sur le large, avec son éperon de  falaise qui plonge  à pic sur l’Atlantique   protégeant  des rouleaux un  mince croissant de plage couverte de pirogues Fanti.

Cette falaise  est le seul relief  de 100m au-dessus sur la mer de toute la façade atlantique de la Côte d’Ivoire. 

Nouvelle vision des couleurs et du vent,   redécouverte de  l’immensité marine ; ce promontoire est une délivrance du rase motte imposé par le vieux plateau raboté  du continent.

 

  Six cargos sont mouillés en « rade foraine » à 3 ou 4 Km de la côte…Des remorqueurs sillonnent la baie, certains tractant de longs radeaux de billes de bois. De gros chalands jaunes sont accostés à une jetée métallique et dansent avec la houle.  En retrait sur les collines, des  toits rouges coiffent des  maisonnettes blanches ; le quartier européen ?

 

Du haut de la falaise on a une vue globale de la bourgade. Après un bref cordon littoral terminé par un tertre  décoiffé de  maigres cocotiers, la lagune du Sassandra  s’ouvre par une passe  écumeuse  sur l’océan qui repousse  et contient  le fleuve aux eaux lourdes de limon avant leur ultime dilution. Les toits de tôles rouillées  des cases s’entassent le long de la lagune et grimpent à l’assaut de la colline qui coupe la cité. 

 Nous traversons le quartier blanc, qui est, avec l’église, le collège et les écoles  missionnaires perché sur la falaise. Nous attaquons une descente abrupte et traversons le quartier des pêcheurs fanti ; la place du marché  est au pied de la côte entre un marigot pestilentiel surnommé « Rio del merdo » et le parc à bois du Wharf. Ce bonheur du tirage au scrabble, construit dans les années 1950,  est une  jetée  qui  avance  de 300m en mer ; les poutrelles d’acier supportent    5 grues dont une grosse capable de descendre dans les barges des billes de bois de 16 tonnes ; Cette grosse girafe fonctionnait à la vapeur avec  chaudière à  bois, comme les locomotives de Western ! ; Elle est désormais pourvue d’un moteur diesel  (depuis 1966).

 

 

Nous allons à la boutique dire bonjour à mon collègue, un barbichu malingre, qui  me grimace un « Salut » sans chaleur, avant de nous rendre   chez Grau.

C’est un modeste établissement  d’un étage en  quartier africain.

Les Gros vivent en tribu ; Les parents toujours présents ont laissé l’exploitation à leurs enfants qui de remariages en nouvelles liaisons, de départs « pour toujours » en retours tout aussi définitifs, forment une nébuleuse complexe, bruyante et assoiffée.

Ici tout le monde se connaît et la plupart ont des surnoms ; les  blancs  et quelques africains se pressent au bar où  pastis et whisky se concurrencent.

Le restaurant est familial, la cuisine  grasse et  pimentée, ils me soûlent de questions et d’anecdotes idiotes sur des gens que je ne connais pas.

La chambre, à l’arrière de l’hôtel n’est pas climatisée, la moustiquaire  semble sans trous. Odeur suspecte !  J’ouvre les volets pour provoquer un courant d’air mais je suis pris à la gorge par une puanteur épouvantable. Le boucher d’à coté laisse sécher ses peaux de vaches au soleil…Un nuage opaque de mouches vertes vrombit en permanence  au-dessus du charnier. La pestilence est inimaginable. Je descends me plaindre. On me regarde d’un air  surpris.

─ Depuis le temps on n’y fait plus gaffe. C’est vers 6 h, quand le vent vient de la mer que ça sent mais dès 20 H ça va mieux

 

Je change  de chambre, sur la rue maintenant. J’ai le sentiment de ne plus pouvoir échapper à ce relent qui me poursuit et m’obsède. Je picole pour m’étourdir et m’endormir sans rêve

A quatre heures du matin un hurlement psalmodié me tire du sommeil ; De l’autre coté de la rue le muezzin local est monté sur une  table et hurle à plein poumon les sourates du coran !

 

 

Mon collègue D. sourit, finaud, quand je lui raconte ma nuit

─ Lesac est un con radin. Il t’a collé dans l’hôtel le moins cher parce que les Grau  nous doivent du fric depuis perpète et  c’est pour lui le seul moyen de solder cette créance douteuse

Ils ont l’air de beaucoup s’aimer ces deux-la !

 Je vais  voir  Lesac et demande le  changement d’hôtel. Soupir à fendre le cœur. Nous allons récupérer ma valise chez Grau ; Toute la tribu est là, à se fendre la pipe, et je comprends que la chambre pourrie qui donne sur la cour du boucher, et celle du muezzin matinal, font partie de leur stratégie pour me virer au plus vite.

─ Pour fêter mon arrivée j’invite mes collègues au restaurant ce soir

Lesac saisi la balle au bond ;

─ Faites-nous donc ces soles dont vous avez le secret…

Et le soir nous nous régalâmes tous les trois, Lesac n’ayant pas transmis l’invitation à sa femme.

 Au moment de l’addition je dis à Lesac avec un air navré

─ Pouvez vous me faire l’avance des espèces, je suis à court

─ Aucun problème, Madame Grau, mettez le repas sur la note Masseye & Ferras ; Je me rembourserai sur votre compte Tardy.

 

Déçue mais bonne joueuse la vieille Mme Grau vînt s’asseoir à notre table et offrit le calva. Le souffle court elle débite avec un halètement de forge :

─ Tu sais, Lesac, je rentre sur dans un an, avec Henri. Par bateau, sur le Marie Delmas qui largue ses mouillés avant de rejoindre Marseille en douze jours. J’ai tout prévu  avec P., … c’est la compagnie qui nous offre le passage, pour un prix symbolique,   déménagement compris, service rendu !   Pendant quarante ans, Monsieur Tardy j’ai nourri les équipes de mouillés et préparer la bouffe, à toute heure du jour et de la nuit, j’ai pris en pension des marins, des commandants malades ou blessés, j’ai rendu un tas de services sans même y penser mais çà me déchirait de quitter Sassandra pour aller prendre l’avion a Abidjan... et tu sais Lesac, l’argent que te dois ma fille Minette sera sur ton bureau avant mon départ. C’est ce salaud de Fred qui a posé des  problèmes mais depuis qu’elle est avec  Zouzou qui bosse à la Delmas, ça va.

Cette conversation financière et familiale restait hermétique sur bien des plans. Lesac   mis une heure pour  m’expliquer que les ponts étant coupés avec les Grau depuis un an. Mon arrivé était l’occasion de rependre contact, … la mère Grau avait commencé vers 1930 à vendre du café au lait,  du pain et des boites de sardines, en extérieur sous un abri de papot, « comme une négresse » pendant que son mari travaillait dans les travaux publics et claquait sa paye au poker. Elle avait réussi à monter une case en dure puis son hôtel et elle était respectée de tous les Africains et de la plupart des

Par robinzen
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