Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /Déc /2009 07:09

 

 

 

 

 Néant à Bouaké m’avait donné le virus  des achats de masques et autres objets africains, ma déception est grande de ne trouver aucun artisanat en basse côte ; pas de tisserands qui font chanter leurs poulies, pas de sculpteur à l’herminette, aucun bijoutier travaillant l’or en  fil avec son chalumeau à bouche, pas de potier…les ressources locales provienne de la chasse, des peaux, des cornes, des pointes d’éléphants, des carapaces de tortues… la pauvreté de l’artisanat local m’a été expliquée par un vieux planteur  hollandais :

─ Les Portugais ont débarqué en 1564 ici et baptisé le lieu et le fleuve San Andréa. Un  comptoir pour le troc de l’ivoire et de l’or contre  verroterie, outils de fer, armes, tissus, . . Il était plus facile de troquer des produits manufacturés que de les  confectionner ; Les artisanats ont périclités sur toute la côte d’Afrique.. Même leur petite sidérurgie pour obtenir du fer a été perdue ici alors quelle perdure au Nord, en pays Baoulé, Sénoufo.. Les armes troquées par les blancs leur assuraient une suprématie guerrière qui a vidé les villages de l’intérieur quand la traite des esclaves a commencé….. Les peuples côtiers étaient les complices actifs des négriers qui, sans eux, n’avaient pas le temps d’organiser des raides fructueux  dans le Nord. Les immenses plantations « naturelles » de palmistes  de Bingerville n’ont  rien de spontanées ; elles sont les traces visibles d’immenses camps de concentration  ou les peuples du bord de l’océan parquaient leur bétail humain en attendant la venue des bateaux des blancs ! ..ce sont les déjections de milliers   d’esclaves du Nord qui ont  fait surgir des plantations totalement atypiques en basse côte

─ Mais comment avez –vous appris tout ça ?

─ J’ai beaucoup lu et je connais plus de quinze dialectes africains.  Ici même, à Sassandra, les chefs coutumiers Neyo disent  « Nous sommes maudits car nous avons vendu nos frères » …

 

Ce vieux planteur avait raison mais l’autre aspect c’est l’énorme bâillon de la forêt primaire. La densité de population entre Sassandra et la frontière du Libéria est de moins d’un habitant au km2. Les fleuves sont de primitives voies de communication mais les civilisations des forêts primaires n’ont jamais atteint le niveau de celles qui  s’ouvrirent  dans les végétations moins denses du Nord. L’océan atlantique n’est pas la Méditerranée , il  n’a pas servi de lien aux hommes mais renforcé  davantage encore l’isolement des autochtones . L’islam n’a pas pénétré les zones équatoriales humides. La « civilisation » non plus !

Au Nord , dans la zone des  forets galeries qui précèdent les steppes arborées  des empires africains s’épanouirent dans le temps et l’espace.

 

La forêt est un monde à part ; il y a une réduction de taille de nombreux  mammifères. Un éléphant de forêt ne dépasse pas trois tonnes, à peine la moitié de son congénère de savane, les buffles de forêt idem et une seule grande antilope s’est adaptée à l’inextricable labyrinthe végétal, le bongo, les autres cervidés étant souvent réduits à la taille d’un  chien !  Les reptiles et les insectes  connaissent un développement  surprenant. J’ai mesuré un scarabée de 17cm et vu un scorpion qui devait bien faire ses 30cm.

 

 

Dans ses livres Holas scinde les cultures de l’Afrique de l’Ouest en trois zones ; Forêt dense ; forêt galerie(grosse densité végétale le long des cours d’eau) et savane pré sahéliennes. Il  classe  les cultures africaines sur ces critères climatologiques ; des masques grimaçants et « hideux » de la forêt  aux abstractions géométriques de la savane en passant par cette singulière plénitude  dynamique et presque souriante de l’intermédiaire.

La morphologie humaine lui semble également représentative des types d’habitats. Les Africains affirment que les premiers habitants de la forêt sont « les petits hommes » ; Pour l’ethnologue aussi, les individus les plus déliés et les plus grand se trouvent  en bordure du Sahel.

 Singes nus, mammifères bipèdes, l’humanité subit-elle toujours les  lois du géotropisme ? 

Il nous faudrait un « Braudel » de l’Afrique pour mieux saisir encore l’interaction entre le climat, la végétation, la nourriture, les mœurs et les croyances.

 

 

Je feuillette le grand livre de l’Afrique, au quotidien, dans le réel, dans un désordre  dont le hasard  tourne les pages.

 J’engrange une foule d’informations sans possibilité de les classer , de les comparer , ne serait-ce que pour éliminer les erreurs. C’est sans doute ce qui motive le plus ma volonté actuelle, 40 ans après, de confronter ma mémoire et ce que j’ai lu depuis.   La difficulté de la vérification est parfois insurmontable ; tel chasseur bété  me raconte  un jour comment il s’est caché dans le gîte d’un pangolin géant  pour échapper à un éléphant blessé; ça me laisse septique ; il a fallu plus d’un an pour avoir la confirmation que ce mammifère à écailles connaît une espèce « géante » dont les terriers servent parfois de refuges aux humains ! C’est le domaine de la superstition, des cultes, des cérémonies qui sont les plus sujets à controverses. L’observateur n’est jamais neutre et les acteurs savent se montrent très persuasifs pour l’impliquer dans leur magie. 

 

Mes copains enseignants partagent mes curiosités et apportent nombre de réponses, des planteurs aussi mais le contact  est plus difficile, cependant  parmi eux des amoureux de la terre et des plantes  m’émerveillent de leur savoir et  ceux que je fréquente, me communiquent leur amour du pays.

 

Pour vous faire pénétrer dans le monde  où je vis il faut que je vous présente les protagonistes économiques de la région ; les planteurs et les forestiers.

 

. La basse côte vivait de chasse et de cueillette. Les planteurs Européens ont été les moteurs des transformations villageoises.  Les plantations industrielles de palmier à huile, d’hévéa, d’ananas,   etc. n’existent pas ici ; les villageois et les Européens cultivent du café, du cacao, des bananes et de la bergamote. Il y a bien des plantations de palmistes mais se sont des fermes expérimentales qui dépendent de l’Institut  de Recherche des Huiles et Oléagineux (IRCHO) et la cocoteraie n’est qu’une mince frange en bord de mer.

Le café Robusta  porte  bien son nom ; c’est une plante vigoureuse qui supporte une fois l’an un dépouillement brutal. Je vends de la toile de jute par balle de 100m ; elle est destinée à recevoir les baies et les feuilles arrachées sans ménagement aux arbustes !  Les cerises séchées passeront au décortiqueur pour libérer les deux graines qui seront triées avant d’être vendues  au cours de la traite.

 

Autant vaut faire une petite incursion dans ce domaine pour dire, en condensé, le progrès qui a été réalisé depuis l’indépendance du pays en 1960. Le cours mondial du café est libre et a chaque saison de traite le planteur se demandait avec anxiété à quel prix de misère il allait vendre sa récolte ; c’était encore plus vrai pour les Africains qui ne disposait d’aucun moyen d’information sur le cours du café ce qui laissait une marge de manœuvre  et de magouille  énorme aux acheteurs Européens ou Libanais.  Pa pa Houphouët( avec les technocrates de la coopération) a mis en place une caisse de péréquation du café et du cacao ; le prix est fixé une fois par an pour l’ensemble de tout le pays et le paysan sait à combien il vend, plus d’entourloupes possibles de la part des « traitants » !  Si le cours mondial est bon la caisse encaisse la différence de prix, thésaurise les gains mais en cas de chute des cours elle peut compenser, en partie, avec le bénéfice des années précédentes … ce lourd système n’est pas la panacée universelle mais a le mérite de mettre les petits producteurs a l’abri des spéculations sur le coût des matières premières.. Le libéralisme Reaganien en a eu raison dans les années 90…Retour a la case départ pour des milliers de petites gens  et  sourire satisfait pour les multinationales de l’agroalimentaire !

Le cacao est peu présent dans le bas Sassandra ; il est cependant d’un apport intéressant pour beaucoup

La banane est encore très présente en 1968 car l’exportation en régime est possible par le wharf. Bientôt le nouveau conditionnement  « en mains » des fruits et l’absence de coopérative locale  dotée d’une « usine à banane » verra péricliter cette production. J’en reparlerai   plus en détail tout à l’heure

La bergamote  est la nouveauté dans la gamme des produits locaux. Cet hybride de limette et d’orange amère est connu depuis que Christophe Colomb l’a ramené des  Canaries. L’agrume, très amer est cultivé  pour son huile essentielle contenue dans sa peau. La très forte demande a poussé  quelques planteurs Européens à tenter des plantations et c’est là que je me rends compte qu’il faut des reins solides et une belle foi dans l’avenir pour se lancer ; Une fois la limette bien enracinée il faut  enter l’orange amère et attendre au minimum trois ans avant d’avoir une  première récolte. Avec une tonne de fruit cueillis avant maturité vous obtenez un litre d’huile de bergamote après le passage dans une espèce de centrifugeuse  d’extraction. L’huile est extrêmement corrosive et doit être stockée dans des petits fûts en inox ! Un arbuste donne environ 100kg de fruits ; un hectare pour moins de 10l d’essence  pour parfumer, entre autre, vos cabinets au « citron vert »

 

Le « libraire » de notre bourgade s’appelle Mérhy ; c’est un libanais chrétien, d’une grande gentillesse ; je le trouve  mollasson et peu bavard mais un  dimanche il m’emmène sur sa plantation et il me fait découvrir son royaume ; intarissable, exalté, heureux de ses cinq hectares de bergamote, de son carré de banane, de ses trois caféiers, des  trente ans de labeurs à tenter des essais, à courir après des chimères ; Il sort le pastis, la glace de son frigo à pétrole, l’eau filtrée vient du puits, il me dit ;

─ Ne te trompe pas, rien de ce que j’ai fait ici je ne l’ai fait pour de l’argent ! Ma femme me traite de fou. J’ai  un peu dépensé pour mes rêves… ça me rend heureux. Tu vois la maison ; c’est mon palais. Je veux mourir ici et être enterré sous les arbres, là, entre le kapokier et les grands fromagers…

─ Tu as acheté combien de terrain ?

─ Je n’ai rien acheté ; je loue( longue hésitation) 500 hectares( ?) au chef du village pour un casier de vin par an !   J’ai  trois familles de  mossis qui ne me coûte rien  non plus car elles vendent à leur compte le manioc et le riz qu’elles cultivent, elles me donnent un coup de main quand j’en ai besoin. Je donne des graines et des semences  pour faire des haricots, des courgettes, des tomates. Tout ne vient pas mais au fil des années on a des résultats. Tu as vu la maison ?

Difficile de ne pas être frappé de stupeur, à l’arrivée,  par l’aspect du conglomérat de bâtisses qui hérisse le sommet de la colline. Imaginez une modeste  construction cubique,  toute chevelue de fer à béton,  flanquée  de deux ailes elles-mêmes dotées d’appentis, de poulaillers, de remises, de cabanes, de carcasses de voitures

─ Tu  vois la symétrie des bâtiments ; j’ai pensé à ça en voyant une photo de Versailles

Je m’étrangle  dans mon pastis !

Sa femme et sa fille ont amené le Taboulé et un tas de bonnes choses. Ces braves gens tiennent  bazar avec, luxe inouï, un peu de papeterie, un soupçon  de librairie, un zeste de casettes, des disques vinyle, et il vend la presse locale qui se résume à un seul quotidien  ; Fraternité Matin. Pour avoir autre chose il faut le leur commander. J’achète donc la publication hebdomadaire du Monde (Avion) et le Nouvel  Observateur (bateau) car le prix des magasines est fonction de leur moyen de transport. Les arrivages « avion » ont, à Sassandra, 3 à 4 jours de décalage,  mais, au minimum,  2 à 3 semaine de retard pour la presse bateau. Ils  reçoivent quelque « Série Noire » et  livres de poche une fois par semaine mais les enseignants font des razzias lors du déballage et quand j’arrive, il ne reste que des nanars.

─ Tu aimes la chasse ?

Il faut tout connaître avant de se faire une opinion.

─ OH… Oui ! .

─ Tiens, prend  mon fusil. Tu descends dans le fond, en bordure des bois, tu trouveras des pigeons ramiers vers les manguiers. Mon fils et son  chien t’accompagnent.

 

C’est la première fois que je chasse  ! Le fusil est un calibre 16,  réservé au petit gibier. Michael a douze ans, dix centimètres de moins que la moyenne et quinze kilos de trop. Il est tristounet et peu loquace.

Des vols de perroquets strient le ciel, des toucans au vol lourd et bruyant passent, mais pas de pigeons ! Je m’avance un peu sous le couvert et découvre un étrange volatile, perché sur un raphia, à moins de 10 m. Le gamin me fait le geste d’épauler…

 L’imbécillité de mon coup de feu me fait encore honte aujourd’hui. La bestiole a dégringolé mais on n’a pas pu la récupérer dans la densité du sous bois malgré la présence active du chien.

 J’ai trouvé dans une revue le nom de ma victime ; Calao d’Abyssinie ! Espèce en voie de disparition !

Un fusil  transforme un homme en crétin.    

         

 

Aujourd’hui à la boutique ; Une 403 camionnette bâchée, apanage des planteurs, a laissé descendre un vieux monsieur.

  -         Je me présente, V., planteur depuis 1939.

 Plutôt pète sec le monsieur aux bajoues tremblotantes et aux grosses valises sous ses yeux bleus Il a une liste imposante de produit divers et je me réjouis d’avoir un nouveau client. Le vendeur s’active, je vérifie la facture. Il ne reste qu’à transporter  cartons et caisses dans le pick-up.

   -        Bamba, met les cartons dans la voiture

Le  petit  Bamba, à qui le ne sais pas donner d’age, me regarde dans les yeux et me répond du haut de son mètre cinquante

  -NON

Un silence insolite vient souligner la scène. Piqué au vif je commence à gueuler  mais les vendeurs et les autres manœuvres s’emparent des colis et les chargent pendant que V. qui feint ignorer la scène, prend le volant. Furieux je me retourne vers Bamba toujours immobile. Ses traits sont accusés, il transpire, je me rends compte qu’il a au moins une cinquantaine d’années.  Robert Kpaou me prend par la manche :

-          Patron, il faut pardonner… demande-lui pourquoi.

Bamba se dirige  l’arrière boutique  accompagné de Robert qui lui parle en Bété.

Ils me font signe. C’est Robert qui me parle ;

-Bamba a travaillé comme manœuvre sur la plantation longtemps ? Toubabou n’est pas bon. Bamba va te dire

Le petit bonhomme est gris de rage :

-          Sur la plantation V. nous puni avec la chicotte. Il m’a enfermé dans un sac de jute et il a tapé dessus tant que je gueule. Quand le sac bouge plus, il arrête. Je suis dans les pommes. Toujours il fait ça.

Il pleure, de rage.  La gorge nouée je lui grogne :

-          T’as bien fait.

Je lui tape sur l’épaule et essaie de sourire ; son visage est tordu par la haine.

Je raconte ça à Desneux qui confirme  ;

-       V. avait une sale réputation, … au moment de l’indépendance il a eu peur pour sa peau  (petit chantonnement) on pensait ne plus le revoir. Il est resté trois ans en France avant de faire sa réapparition…. (chantonnement) la plus grosse plantation privé du secteur. Il a fait fortune pendant la guerre avec les bananes sèches et c’est le premier qui s’est lancé dans la bergamote. Il est veuf et une  petite-fille de vingt ans étudiante à Paris.

 

Les mouches et les moustiques sont un cauchemar permanent. La prise quotidienne de Nivaquine prévient des crises de palus. Il arrive qu’on oublie de la prendre. Sueurs glacées, grelottement ; articulations raides, douloureuses, on a de la fièvre et on grelotte  ! Le moral descend en flèche ;  solitude insupportable de ces déprimes tremblotantes.

L’Administration veille à la santé des administrés ; un avion vient surpoudrer les bords de la lagune de DDT. L’avion fait plusieurs passage en tenant compte d’un petit vent qui déporte le produit. Cette fois il s’est complètement loupé ; un nuage blanc obscurci le ciel envahi la rue pénètre dans la boutique. Je crie au personnel de se mettre un tissu sur le nez,  de ne pas respirez le poison. Mon voisin le photographe rentre dans la boutique, couvert de poudre blanche ; il hurle de joie :

            - Je suis toubabou, regarde patron, je suis blanc, plus même que toi !

 

Je me suis blessé au pied avec un clou. La plaie est minuscule, pas facile à désinfecter. Mon nettoyage n’a pas été suffisant car le lendemain j’ai des ganglions à l’aine, ma jambe à doublé de volume, je ne peux pas poser le pied par terre. Desneux, prévenu, fait une gueule de six pieds de long, comme si je jouais la comédie. Je reste la matinée à la maison à me gaver d’antibiotiques. Je le mets à la porte quand il m’amène des livres de comptes à pointer…  des mouches pondent dans les moindres plaies et j’ai droit a un « crocro »  qui dure plusieurs semaines … On se rend compte de la résistance des africains qui subissent parasites  microbes et virus sans  pharmacie occidentale. La mortalité enfantine est très élevé, les adultes sont d’une
Par robinzen
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Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /Déc /2009 07:07

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre mon quartier de bord de lagune et les  contreforts de la falaise où s’accrochent les Fantis il y a un bon kilomètre.

 

Quand l’espèce de rumeur confuse a commencé,  on ne savait trop d’où elle venait, puis ça s’est précisé, ça a  gonflé, en puissance,  en profondeur. La rumeur est maintenant un grondement… Le son se déplace lentement disparaissant presque derrière la colline de l’hôpital  puis  jaillit,  plus fort, plus haut, dévale les pentes ; la bouleversante clameur hurlée est là. Assemblage de centaines de cris de douleurs hurlés à pleines gorges, hululement ininterrompu de désespoir et de  tristesse. Mes cheveux se  dressent sur la tête, mes tympans vibrent de la stridence des cris des femmes en tête de cortège.  Toute la population  Fanti de Sassandra est réunie, hurlant à pleins poumons la mort de son chef.

 Blancs et Noirs sont tétanisés par ce spectacle

 

Trois jours après les pêcheurs portent la bière à bout de bras pour un tour complet de la ville, montrant à la foule le cercueil énorme muni de fenêtres  derrières lesquelles on voit le défunt. Les Fantis qui suivent ne disent pas un mot ; leur silence est aussi impressionnant que la clameur de l’annonce du décès il y a trois jours.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par robinzen
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Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /Déc /2009 07:02

 

 

 

 

La chaleur en basse côte dépasse rarement 30 ° mais la moiteur est telle, l’humidité si prégnante que le linge moisi sur l’étendage sans vraiment sécher. Sur la carte des précipitations en Côte-d'Ivoire d’Ivoire on remarque, à l’embouchure du Sassandra une pluviosité inférieure à la moyenne ; ce microclimat, légèrement plus sec, se conjugue à un souffle régulier du vent, le matin de la terre au large et le soir de l’océan vers le continent. , du moins pendant la saison sèche

 

 

 Le matin, par vent arrière, elles partent au large, les grosses pirogues  peintes de couleurs vives. La plupart  ont des  voiles carrées tenues par deux bâtons, quelques-unes unes sont munies de moteurs hors-bord, d’autres simplement à la pagaie. Sans quille ni balancier les voiles ne peuvent remonter au vent, ces pirogues attendront le soir, que le vent s’inverse, pour rentrer. 

Les pêcheurs sont des Fantis qui viennent du Ghana, à près de 800km. Tous les six mois,  transhumance ; Des camions débarquent pirogues, matériel, famille, animaux ; ils chargeront le retour de l’équipe qui rentre au Ghana.

 

Le contact avec ces pêcheurs est  presque impossible ;  la langue  comme première barrière et une volonté affirmée de ne pas se lier. Ils vivent en vase clos, sans contact apparent   avec les autochtones  Neyo. Cependant  quelques transfuges ont fait souche ; Ce sont souvent eux qui commercialisent, fument et vendent le poisson. La chefferie du quartier gère leurs mœurs,   codes,  croyances, cultures. On distingue assez vite l’influence du colonisateur anglais dans leur sérieux et cette façon d’imiter certaines attitudes. Leur coupe de cheveux est caractérisée par une raie de  coté, taillée au rasoir dans l’opulence de la masse crépue, ce  qui permet de dégager une « banane »   du plus bel effet Rock. Ce sont des gens superbes, assez grand,  décuplé, d’une musculature impressionnante. C’est d’ailleurs c’est la même chose pour les peuples ivoiriens qui pratiquent la pirogue au quotidien ; taille mince et larges épaules

 Ne mangeant ni langoustes ni soles, ils les cèdent à un  prix  dérisoire. Les wolofs sénégalais vont  bientôt venir et passerons un accord pour acheter systématiquement  cette godaille de choix…

 

Kouassi Bruce  est, à ma connaissance, l’unique Fanti  marié à une Krou ; c’est « mon client  pirogue ». Quand il rentre dans la boutique, son allure et sa coupe de cheveux parlent pour lui. Il  achète, une  tonne de ciment, quelques  sacs de riz, plusieurs casiers de vins, une caisse de gin, du tabac en feuilles, des  tôles, du  fer à béton …on le livre sur la plage ! J’accompagne une fois le camion  et je ne regrette pas le déplacement car mettre 3,5 tonnes de marchandise hétéroclite, fragile, qui craint l’eau, dans une pirogue maintenue à flots dans la houle est un gageur qui semble insurmontable. Avec un moteur  hors bord de 8cv il va et longer la côte sur une soixantaine de km pour repasser la barre à Victory, village côtier Krou ou sa femme tient boutique. C’est un homme de paroles,  j’arrive à lui  obtenir un petit crédit, malgré les risques !

Les Fanti sont des gens étonnants,  les seuls que  j’ai vu  franchir la barre avec leurs grosses pirogues. Pour passer le rouleau  déferlant qui se brise dans une gerbe d’écume  le patron piroguier scrute les vagues et détermine  leur cadence,  leur taille et leur écrasement ( C’est très souvent un rythme de sept).  Quand il hurle son ordre les  hommes  se mettent à pousser, grimpent et pagayent  comme des déments,  face au rouleau qui arrive en grondant et qui se brise devant eux, les deux hommes qui maintenaient la pirogue droite  escalade  vivement le bord.  Ils flottent désormais dans ce mélange de sable et d’eau qui se retire  très vite les entraînant vers la base de la déferlante  suivante, déjà reformée, La proue de la pirogue se dresse vers le ciel, les pagaies, frénétiquement brassent l’eau ; il s’agit de franchir la muraille d’eau grondante avant qu’elle  ne s’effondre sur elle-même, !  …. Ça y est, le plus dur est  fait, ils  ont franchi la barre et  maintenant, au-delà de la zone critique, ils vont affronter les rouleaux suivants, bien perpendiculairement aux lignes de crête, sans encombre, et déployer leur petite voile ou mettre en marche leur moteur  quand ils ne se contentent pas de pagayer en chantant.

 

Après des heures de pêche sous un soleil de plomb, chargés de leur prise, les pirogues  affrontent le  retour : le chef, debout, compte à nouveau les vagues ; il va choisir la plus forte, celle qui remontera très haut sur la plage sans se faire cisailler par le jusant de la précédente  ; à  son ordre  les  dos se tendent, les épaules roulent, les biceps se gonflent, la lourde pirogue se jette en avant, prenant le maximum de vitesse pour être cueillie par le flux, elle surfe maintenant,  les seuls efforts portant désormais sur son assiette, bien dans l’axe du rouleau  bruyant, elle file, inclinée à 45° et  se pose dans un tourbillon d’écume, de gerbes d’eau, d’odeurs, de bruits, les  cris   des femmes et des mômes sur la plage  couvrant le grondement  de l’océan

 

 

 

 

 J’ai fait une sorti avec Kouassi Bruce  sur la grosse pirogue d’un « petit frère » ; battements de cœur garantis, je regrette encore de n’avoir pas eu d’appareil photo !

 

Les pirogues Fanti sont l’objet de soins attentifs. Elles sont constituées d’une pièce énorme de bois creux taillé dans la masse  et rehaussée de plats bords ;  la proue  et la poupe sont des pièces rapportées, l’assemblage se faisant au-dessus de la ligne de  flottaison. La partie émergée est couverte de dessins en rond de bosse vivement colorés

.

 

 

Des marins français m’ont dit leur admiration pour ces pêcheurs qui vont au large bien au-delà de la ligne visible du rivage, qui travaillent parfois de nuit  sans aucuns instruments de navigation, pas même une boussole. Ils ont  une  boîte d’allumettes, seul signal visuel dont ils disposent pour se faire voir des autres bateaux ! (Cette disposition est une obligation du code maritime !) Le second du bananier Maria Soumallo m’a dit avoir vu un gamin d’une douzaine d’années, dans une petite pirogue,  à plusieurs miles  de   la côte ; L’enfant a décliné l’offre de rentrer avec eux et le lendemain, au mouillage, il est venu offrir des langoustes.

 C’est parfaitement idiot mais  je pense à eux quand je vois les mômes qui font du kayak avec gilet de sauvetage et casque, dans  les vingt centimètres  d’eau  de la Cèze ! …

Par robinzen
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Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /Déc /2009 10:15

 

 

De ma terrasse je domine le quartier et j’ai  plaisir à voir jouer les gamins; les petites filles portent dans le dos, pour imiter maman, une  poupée  minuscule, dont la blancheur est saisissante quand elles la câlinent et l’embrassent. Ils jouent, les garçonnets de cinq ans allument de vrais feux avant de s’emparer de leur camion en fil de fer, petits chefs-d’œuvre d’ingéniosité et de récupération. Ils chassent avec des lances pierres tout ce qui bouge et ramènent triomphants des lézards pour la dînette !

   

 

 Le vieux chasseur est  de retour ; un murmure d’admiration parcourt  la boutique

Il a une peau de pangolin géant de presque deux mètres ! Tous mes commis m’assurent que c’est vraiment une taille exceptionnelle. Les grandes écailles du dos de ce curieux mammifère sont plus grandes que ma main. Un commis Gouro me dit que pendant les guerres tribales ou la traite des esclaves les hommes  se cachaient parfois dans leurs  terriers. Je suis contrarié de cautionner par mes achats la chasse d’animaux superbes mais  ils sont massacrés impitoyablement, de toute manière, par la déforestation.

 

Les cases  d’en face, derrière l’alignement des boutiques,  sont sur les flans de la colline. Lorsqu’elles n’ont pas trouvé d’espace  sur la courbe de niveau,  épousent la pente, sans complexe. La longueur des tôles détermine la largeur des cases. Pour ne rien perdre de l’onéreuse couverture obligatoire,  l’avant toit est inexistant. La pluie en ruisselant  creuse profondément la latérite, sapant la base  des murs, révélant l’absence  d’assises pour les parpaings ou le banco. Les cases  les plus affouillées s’écroulent  à  la saison des pluies. Les tôles obligatoires sont une aberration ;  Véritable four  au soleil,  la condensation nocturne  rend les logis  insalubres. Le bénéfice des métallurgistes européens a entraîné des milliers de tuberculoses !

 


Un autre chasseur vient me voir. Celui-ci a des petites pointes d’éléphants  (12kg) Il chasse avec un fusil Robusta à un coup calibre 12 !… Impossible ? Il m’explique qu’il prend une  cartouche à chevrotines,  en retire les plombs et met une flèche  empoisonnée de sa fabrication dans le canon. Il se couvre de crottin d’éléphant  pour approcher le pachyderme, se glisse sous son ventre, tire à bout portant pour crever la peau. Il faut ensuite échapper à la furie de l’animal blessé attendre que le poisson agisse, et parfois la malheureuse bête va  crever si loin  de tout village ou campement que le chasseur  l’abandonne. Il chasse pour la viande. Les pointes sont en prime.

 

Le voisin Libanais, Hussein,  que Lesac surnomme finement « le petit roi », tue son poulet hebdomadaire. C’est sans doute le seul jour ou ces pauvres gens mangent de la viande et les onze enfants suivent les gestes du père avec des yeux  gourmands. Il saisit le volatile que femme et enfants ont capturé, lui pose la tête sur un billot, décapite le gallinacé et le relâche dans la rue ; la bestiole parcours trois ou quatre mètres en courant, le sang giclant dans la poussière de la route de son cou étêté. Toute la famille rit, carnassière.

 

Trois peaux de croco, deux superbes peaux de loutre. La semaine à été bonne. Je place les peaux de croco dans ma chambre climatisée avec une saumure, sous poche plastique, Les peaux de loutre sont tendues sur de grands cerceaux de bois qui leurs donnent un aspect « indien » .Je les installent tel quel sur le mur du séjour. Avec la peau du pangolin le décor commence à se faire une petite réputation. J’ai trouvé deux masques Dan et Guéré qui ne sont que de pâles imitations mais  leurs yeux tubulaires, leurs garnitures, crin de cheval et cartouches, font un effet bœuf. J’ai mis des plantes en pot un peu partout. J’ignore leur nom mais leur croissance rapide modifie profondément la pièce. Je commence à me sentir chez moi. Il manque surtout de livres ; une salle de  séjour sans bouquins à portée de la main reste d’une crue nudité.

 

 

 

Lesac m’a conseillé Victor, son coiffeur, pour une nouvelle coupe de cheveux ; c’est un krouman à la retraite qui a taillé les tifs de centaines d’équipages de Tabou à Pointe Noire. Chapeau de feutre, chemisette blanche, pantalon noir ; il a l’allure d’un vieux jazzman avec sa petite valise de bois a la main.

─ On boit un coup, patron ?

Je ramène le whisky  la glace et l’eau gazeuse ; il me stoppe :

 Laisse-moi faire

Il rempli  son verre à ras bord ; plus de place pour l’eau et le glaçon ! Il l’avale en le tenant des deux mains, à petites gorgées, sans la plus petite interruption.

─ On remet ça ?-       

─ Tu me coupes les cheveux d’abord et si ça va, on reboit

C’est qu’il n’est pas heureux le bougre. Il me montre ses mains qui tremblent.

─ Si je bois, ça s’arrête !

Quand son rasoir glisse sur ma nuque je songe qu’un hoquet, un faux mouvement, une crise subite de delirium tremens font de ma précieuse personne une chose bien fragile !

La prochaine fois je retourne sur le fauteuil du dentiste…

 

Impossible de capter la radio ivoirienne ni Radio France International ; après des recherches patientes ponctuées de sifflements aigus, j’entends  la Voix  de L’Amérique, Radio Vatican, la BBC, radio Pékin, ou radio Conakry…etc.  (Je ne parle que des émissions en français)

Paradoxalement  cette contrariété est  source de réflexion ; au lieu d’être le centre de l’univers le pays  n’est qu’un vilain petit canard  parmi les autres, dans le vaste monde, et la  remise en cause du chauvinisme tricolore dégage de nouvelles perspectives , beaucoup  d’ idées préconçues tombent. Ne pensez pas que ce soit toujours péjoratif pour la France. Dans bien des cas on apprécie nos prises de position et notre liberté d’expression…

En buvant le café, j’écoute Radio Guinée ou le speaker annonce, aux informations de 13h qu’il va lire le sujet du bac de Français   «  un discours de notre bien-aimé Président  Sékou Touré… » Abruti par le ronronnement des phrases creuses,  je pique un somme…et quand je ma réveille,  une demi-heure plus tard… « …Vive l’Indépendance, Vive la Guinée socialiste et démocratique ! »   C’était la fin du discours, la fin des haricots, celle qui justifie tous les moyens pour se défaire d’une telle couche de conneries !

 

Le dimanche matin je me  réveille comme d’habitude  vers 6heure mais je traînasse, je bouquine, je me lève vraiment une heure plus tard…et tous les dimanches matin, à 6h 30 au plus tard le café-restaurant-bordel d’en bas diffuse par les hauts- parleurs installés sur le toit  une chanson de Sœur Sourire (si,  si,  ça  a existé).

            « Dominique   nique  nique.. » 

            « s’en allait tout en marchant »

            « le cœur gai et chantant… »

            « en tout chemin « 

            « en tout lieu »

« il ne parle que du bon dieu » (bis)

En boucle, deux ou trois fois d’affilé, à fond la caisse….

 Un matin de gueule de bois maussade c’est  à nouveau l’excitée du bénitier  qui me réveille.  Excédé, furieux, je traverse la rue sans chaussures ni  chemise  et rentre dans le bouclard. J’ai de la peine à me repérer dans l’obscurité  mais je fini par découvrir le phono. J’enlève le disque l’agite sous le nez patron qui sourit de tout l’or de ses  ratiches ;

-          Chanson française pour toi dimanche...

J’étais persuadé qu’il voulait m’emmerder mais je me rends compte que c’est l’inverse !

─ Heu... Tu me vends le disque ?

Parler de fric à un patron de bordel c’est donner de l’air à un noyé…

J’ai la profonde satisfaction  de détruire cette ineptie à coup de marteau !

 

J’ai acheté, chez un libanais mieux achalandé que nous, un magnétophone à minicassette Philips ; Cette petite merveille technologique (ça fait ringard d’en parler ainsi 40 ans plus tard) m’enchante.

Je n’ai réussi à trouver que trois K7  audibles ensevelies sous   les patchengas,  les succès d’Aspro Bernard et des Sœurs Komoé.

Je vais  écouter tous les jours, inlassablement ; une sélection de blues, les 4saisons de Vivaldi et  les Swingles Singers chantent Mozart.

 

Le quartier ne manquait pas de musique. Ne parlons pas des  quelques transistors poussés à plein volume en début de mois car à partir du 15, les piles étant mortes, ils se taisaient jusqu’à la paye.  Master Bollo ne mettait sa sono  extérieure que le samedi soir (et le dimanche matin !). Les soirées de semaine ne sont pourtant jamais silencieuses. Des cours montent des chants rythmés par des battements de mains très souvent soutenus par le battement d’une cuillère métallique sur une bouteille vide ( à l’origine c’était une cloche de fer et un marteau de bois) un tambour se met en route, c’est parti pour la nuit.

Quand il y a des funérailles, selon le rang du défunt, les chants durent de trois jours à un mois. Obsédant. Se réveiller en cours de nuit est catastrophique. Impossible de retrouver le sommeil avec un tam-tam qui déroule inlassablement ses battements. Quand vient le matin, hébété de fatigue, vous pouvez dormir un quart d’heure avant la douche et le boulot. Tout à l’heure les hommes aux yeux rougis viendront acheter du Gin, du Rhum, du vin, du nescafé et des boîtes de lait condensé sucré (Pour  refaire la voix des femmes)

 

D ans ce bled du bout du monde qu’est Sassandra nous somme à moins de 500              km d’Abidjan dont 350km de piste difficile. Avec une bonne  voiture, en saison sèche  il est prudent de tabler sur 6h. de trajet. L’avion nous met à deux petites heures de la capitale . Indispensable et rassurant. Deux fois par semaine les vieux DC3 desservent  Sassandra et Tabou.

Il arrive assez souvent que les deux membres de l’équipage mange a midi au campement ou même y passent la nuit. Les avatars sont nombreux, les aléas, retard, météo immobilisent l’appareil pour quelques heures ou un jour . C’est de leur bouche que j’ai compris  comment ils peuvent décoller avec une tonne de fret en surcharge ; la sécurité aérienne leur impose une réserve de carburant pour monter jusqu’à Bouaké si l’atterrissage à Abidjan n’était pas possible ; Ils faisait simplement l’impasse sur cette sécurité . Quand j’ai ré ouvert le rayon  vivres frais la presque totalité des produits  venaient par avion. Le boucher d’Abidjan ensachait en poches plastique les différentes pièces de viande  , les plaçait dans des caisses en bois en les entourant de poches de glace. Le pilote furieux me prie d’appeler  «  cet abruti de boucher pour lui dire qu’il n’as pas fermer ses poches de glace et que l’eau courait dans la cabine de pilotage… ».

 C’est ça le plaisir des petits appareils .On est une vingtaine de passager, pas de cloison qui nous sépare des pilotes ni, non plus, du fret arrière bloqué par des filets.

Un jour la porte s’est ouverte au dessus du maris de Grand Lahou, le gros sac de courrier qui était dans le poste de pilotage en a profiter pour offrir aux éléphants les  innombrables vœux de fin d’année qui gonflaient la poche. J’étais dans l’avion quand une épaisse fumée noire sort du moteur de droite. Tout le monde gueule. En moins de deux le feu est éteint, l’hélice gauche est en torche, le copilote nous déclare :

─ On vole très bien avec un seul moteur. Aucun souci..

Il nous confie plus tard :

─ Nos moteurs passent en contrôle Veritas toutes les 2000 heures. Nous avons toujours un des deux moteurs dans cette zone mais le deuxième est amené a 3000 H par souci d’économie

. 

 

 Je suis le seul blanc du quartier. Cette « solitude » sociale me pousse-t-elle à la rêverie ?… Torpeur  douce amère,  lent envahissement de douloureuse lucidité ; dans quelle quête de chimère suis-je lancé, comme sont stériles et vains  ces échanges brefs et convenus qui sont mon lot. Les fébriles agitations mercantiles  qui m’occupent tout le jour laissent, dans le creux du soir,  place à un calme au goût une peu aigre d’amertume. J’ai envie de communiquer, de recevoir, d’entendre, de recueillir,  de capter, de thésauriser tout ce que m’offre la vie ; Un jour j’aurai le temps de trier les sourires, de  classer mes  étonnements , de voir clair, d’interpréter  ce fatras coloré et sonore,  ces  milles facettes multiples de la vie…

Si je savais écrire ; mettre des mots sur ma solitude, confier au papier mes murmures indécis. Si je savais peindre, jouer de la flûte, ou pétrir de l’argile. Si je savais traduire  en langue universelle mes doutes mes manques, mes tâtonnements.

 

Paresse intellectuelle, langueur mollasse, perte de réactivité. Je me  dissous dans la moiteur, je me fonds dans le paysage, je m’anéanti dans le whisky…

 

 

 

 

 

 

  

Par robinzen
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Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /Déc /2009 10:00

 

 

 Le médecin européen( le seul  en dehors du dispensaire de l’hôpital public) est un très vieux monsieur (plus de 70ans) courtois et près de ses sous. Il  est marié à la pharmacienne qui est sa cadette d’une  trentaine d’années. Leur différence d’âge  laisse plus penser à une association lucrative qu’à une tendre union. Notre brune pharmacienne  est joliment sportive  et autour du tennis bien des  yeux lorgnent  ses  cuisses  musclées sous sa jupette blanche mais elle est d’une froideur qui remplacerait sans peine une batterie de climatiseurs. Mâchoire carrée, œil dur, bouche mince crispée sur un perpétuel mépris, elle semble  avoir mis en place un glacis de défense qui rendrait neurasthénique Casanova lui-même       

 

Madame la femme du banquier promène des tenues  kitsch  qui la déguisent en Ava Gardner tropicalisée. Ses soupires, ses sourires, sa, démarche, animent la boutique mais qu’elle se taise, par pitié ! Elle pérore d’une voix criarde et personne n’échappe  aux clichés, lieux dits, banalités, potins locaux  qu’elle assaisonne d’une lecture  studieuse de Cinémonde et de Paris-Match . Tout le monde se méfie de son verbiage et son malheureux mari ne cesse de frémir  sur les conversations de Madame.  Je sais de façon pertinente qu’un  de ses amants lui a  fait de fausses confidences  pour avoir le plaisir gourmand de les  réentendre, sous le sceau du secret bien sur, dans la bouche d’une autre, ce qui laisse rêveur sur la valeur de  la discrétion…  sur l’oreiller ! 

 

 

Mme R. tient le haut du pavé ; les  bottes crottées, le treillis moulant ses hanches poulinières, le corsage avenant, elle a la manière brusque, le verbe haut, le menton volontaire. La  Femme de Forestier  dans sa plénitude ! Bourgeoise  autoritaire certes mais intrépide, aventurière, et bonne maman ! Sa volonté d’être parfaite sur tous les plans  contrarie un snobisme profond, ancré, viscérale qui transparaît sous ses oripeaux bienséants …

 Je commande à Abidjan du Geissman rosé, célèbre champagne millésimé.  J’en place trois bouteilles dans un carton, sur la banque, comme s’il s’agissait d’une préparation de commande en cours, pendant sa présence…elle regarde, s’étonne, elle  connaît, bien sur, mais il y a si longtemps qu’elle n’en a vu et pour qui est-ce ? Je me récrie de dévoiler le nom de mon client mais je lui dis qu’elle verra ces bouteilles sur une table locale et que je suis un peu contrarié car j’en ais commandé un carton mais n’en ai reçu que 6 car l’engouement est tel …si elle veut les trois autres… ses yeux flamboient, elle veut tout, que je me débrouille ; Exquis numéro d’autoritarisme, de langueur équivoque, de séduction mièvre pour me convaincre de lui vendre les bouteilles que je lui destinais !

Son goût du paraître lui fera découvrir de nombreux crus et bientôt ses vins de table varieront en fonction des cours du bois ;  Du rouge espagnol en marie-jeanne d’avant,   elle ne veut  maintenant, quand les cours de vente du bois sont au plus haut,  que  des Fioles du Pape, un excellent Châteauneuf (mais qui est présenté dans une fausse vieille bouteille, avec poussière synthétique et étiquette faussement rongée au moisi artificiel !( ce marketing pour parvenu a touché sa cible) 

 

Mme P… , d’une douceur affectée, légèrement distante, du type  « j’ai reçu mon éducation  à Montreux. »… une fois mise en confiance,  se révèle une commère spirituelle qui adore jouer, à mots couverts, la nymphomane frustrée

Quarantenaire épanouie elle aime susciter les hommages discrets et testera, avec commentaires piquants, d’innombrables recettes  d’aphrodisiaques pour doper son Directeur de mari. Celui –ci, jovial, cheveux en brosse, épuisait les ressources  locales de tendrons pré-pubères, et flapi de ses excès, ne voyait plus dans son épouse qu’une honnête partenaire au bridge ; Il ingurgite sans sourciller des mixtures  à base de Guinness aromatisée au gingembre et au poivre ou se plie à des cures de foie gras que je conseille   « Toujours accompagné  de champagne »… régime fantaisiste et onéreux !

 

Catherine B… tranche par sa culture, son humour, sa vivacité. Libertine accomplie dans la plus large définition du terme. Le « tout Sassandra » imitait ses tenues, enviait ses réceptions, jalousait ses excentricités. Epouse de directeur, enseignante retraitée, elle mêlait une débordante activité sociale à d’innombrables et discrètes liaisons qui ignoraient race et religion mais avaient  pour constante  la  jeunesse et  la vigueur de ses amants.

 

Au restaurant du Campement où j’ai mes habitudes très souvent le midi, parfois le soir, les patrons, les serveurs, les habitués ont  la détestable manie de m’appeler par le nom de la société où je travaille ; Pour eux je suis « Massieye & Ferras» ….Horripilant !

Plus cool que Lemoine je fais quelques dépannages hors des horaires d’ouverture mais je comprends vite que des mauvaises habitudes se créent ; On ignore mon nom et mon peu de temps de loisir.

Désormais je ne réponds plus que lorsqu’on  ne m’appelle pas par mon nom et lorsque Mme R. me dit d’un ton désinvolte :

            -Je passerai prendre deux bouteilles de  whisky vers 20h, après le tennis …

            -Montez chez moi les chercher, je les aurai à l’appartement.

Elle s’amène, toujours sûre d’elle mais est un peu surprise par l’ambiance. Lumières tamisées, musique douce, des niama-niama et le porto au frais sur la table d’apéritif.

Là, je me marre, je la colle, la baratine, la saoule de paroles ; Elle ne peut pas en placer une, elle ne peut pas se  mettre en rogne, je suis gluant de suavité. Quand elle arrive à décoller trois quarts d’heure plus tard elle ne sait toujours pas si c’est du lard ou du cochon. Ce sera la dernière fois qu’elle m’impose un dépannage.   

 

Je découvre avec bonheur les  enseignants qui ignoraient  quelque peu la boutique ; beaucoup sont de jeunes coopérants qui font leur service militaire. Ils sont fauchés mais quelle bouffée d’oxygène pour les neurones ! Un vrai bain de jouvence pour l’esprit.

 

Les Européens du privé  ont un jugement globalement négatif vis à vis des coopérants, tout particulièrement des  enseignants ; Ils les considèrent comme des vilains gauchistes altruistes et comme d’épouvantables radins « encore plus racistes que nous ! »……… (C’est  peu dire !)

Mon frère m’a  permis de  pénétrer, à Bouaké,  ce « fameux » milieu enseignant ; Il  présente un éventail complet d’opinions, de l’extrême droite  à l’extrême gauche et la seule constante relevée reste les problèmes d'argent, retraite, échelon, grade, inspection.

Ils sont payés en France ; de ce fait ils continuent de compter en « francs métro » mais quand ils font virer de l’argent sur leur compte ivoirien la parité du franc CFA divise  par deux le montant métropolitain ! De ce faîte le coût vie leur paraît horriblement cher ! (par contre  payer un domestique à temps complet le 1/10eme du SMIG français n’en émeut pas beaucoup)

Le clivage à Bouaké était très marqué entre ces deux communautés mais l’étroitesse du cercle « toubab » de Sassandra  tendait de nombreuses passerelles entre Privé et Publique

 

 

Mes nouveaux amis enseignants m’invitent à venir les voir au collège ou ils logent dans un immeuble de trois étages, totalement incongru  sur cette  de falaise, dans ce décor tropical. Je n’ai ni voiture ni permis et il y a bien 4km pour grimper là-haut ! Georges Fuchs me véhicule dans sa deux chevaux, je découvre sa gentille épouse Guiguitte et le vert paradis de leur univers. Ils sont comme moi en pleine découverte du vaste  monde, pleins de fraîcheur d’esprit et de vivacité ce qui rend la comparaison peu élogieuse pour envers les vieux broussards  rassis dans leur amertume rancuneuse, toujours dans la nostalgie du bon temps de la colonie.

J’ai trouvé là des vrais copains qui me ressourcent et m’ouvrent un univers dégagé de l’obsession du profit et du fric. Georges était déjà un joueur d’échec confirmé et un gourmand raffiné.  Il y avait Zidani, Claude Gérard, Bachelet, les Lignau, les Chauvière, Ramuz,  et bien d’autres. Nous partagerons  nos loisirs ; plage, tarots, lecture, pirogue.

 

 Qui a dit « on découvre un pays en 5 minutes ou en 30 ans » ?

 

 Tout le petit peuple africain qui s’agite autour de moi est une source perpétuelle d’étonnement, d’enseignement.  L’humour africain, le rire  oublieux des situations matérielles squelettiques me laisse ébahi. La plupart vivent comme des oiseaux sur la branche et ne savent pas la veille ce qu’ils vont manger le lendemain ! L’hospitalité, le partage, le sens de la famille, du clan, ne sont pas de vains mots. Leur quotidien ne peut être que solidaire. Je déchiffre, pas à pas, un certain nombre de principe de cette façon de vivre, avec beaucoup d’erreurs, de tâtonnements, de retours en arrière.

 

Tous les jours apportent son lot de découverte ;

 

Avant hier un chasseur  déroule une peau de crocodile de 4m de long sur le comptoir, malheureusement il a fendu la bête sur le ventre pour la dépouiller alors que la valeur d’une peau de croco  est uniquement basée sur le ventre (son prix se calcule  sur sa largeur en cm)…

 

Hier j’ai vérifié le relevé mensuel  du député local ; 5 sommiers, 5 matelas (en crin végétal) et 5 draps ;

Il   met « en ménage »    ses nouvelles épouses âgées de 15 à 16 ans, dans des cases différentes disséminées dans la ville…..en moyenne au minimum deux par mois ! (Il faudra  remplir ses chèques car Maurice Dablé, chef coutumier Neyo, est  analphabète).

       

 

Deux mois que je suis là et j’ai  besoin d’aller chez le coiffeur ; Desneux se fait tailler les cheveux dans son bureau par un coiffeur ambulant…Il y a une boutique en face avec de superbes enseignes …pourquoi ne pas essayer ?

 Le coiffeur est tellement heureux de me voir franchir son seuil  qu’il sort sur son pas de porte et ameute la foule à grands cris pour lui montrer  son    premier  « client toubabou » … il a récupéré un fauteuil de dentiste à Gagnoa et use et abuse de toutes les variations possibles devant un auditoire qui commente son adresse et mon  impatience….

Son gamin de dix ans, qui prétend s’appeler Tarzan, est d’une drôlerie totale…

 

 

 

La première épouse d’un patron de remorqueur tient un petit bistrot (maki) pas loin;  Peintures naïves sur fond vert pisseux, tables et chaises dépareillées, frigo imposant.

 J’y bois au goulot une Bracodi ou un Coca tandis que Marie  m’explique le système local polygame sa hiérarchie, et le chagrin des femmes en place quand l’époux s’entiche d’une nouvelle jeunette…

 

Un commis de la boutique vient me voir avec une mine décomposée. Il bafouille tellement que je ne comprends pas un traître mot de son discours. Les vendeurs interviennent et m’expliquent que N’Golo a obtenu une concession (terrain à bâtir gratuit) il y a trois ans mais qu’il n’a pas encore achevé la maison ; il n’a pas encore posé le toit. Le contrôle de l’administration se fait samedi. Si le toit n’est pas en place d’ici 48 heures la concession gratuite retournera à l’administration  et il perdra les murs  de parpaings  bâtis à grand peine. Tous ses efforts depuis des années seront anéantis. Je lui consens un crédit et ce salopard trafique  immédiatement le bon d’enlèvement et prend des tôles trois fois plus cher que mon consentement.

Je ma suis fais posséder des dizaines de fois avant de devenir dur, cynique, et suspicieux dans toutes les avances sur salaire et autre découverts.

 

Le  chasseur qui ne sait pas dépouiller un crocodile revient  avec une peau de python ; cette fois il l’a fendu sur le dos ! La meilleure partie du dessin est massacré ! Ce sont mes boutiquiers qui s’en donnent à cœur joie ; ils se moquent de lui et le vieux est furieux. Je le console d’un paquet de cigarette pour ne pas le décourager de me montrer ses prises.

 

Un dépôt d’ordures est à moins de cent mètres ; un muret de parpaings en U récolte les déchets ; il  doit être  vidé une fois par semaine, théoriquement. C’est le libre service des porcs, des chèvres, des chiens, des poules et des gamins. Tout ce petit  monde grogne, bêle, aboie, se chasse et se poursuit. Les chèvres naines sont surprenantes ; il semble  qu’elles ne se nourrissent que de carton et de  plastique. Le moindre relief doit révéler chez elles un vieil atavisme montagnard ; elles se perchent sur tout ce qui surplombe un tant soit peu, le sol. Les femelles pleines sont plus larges que hautes ! Des soucoupes volantes velues montées sur sabot.

  

Une 404 plateau s’est arrêté, tous les vendeurs courent dehors, grand palabre avec le chauffeur. Sous une bâche, calée par une roue de secours, un énorme morceau de viande d’éléphant presque totalement  noir ; il y en a au moins 100kg ! Malgré ma curiosité je n’ose pas en acheter ; elle est vraiment trop peu appétissante.

 

A la sortie de l’école une troupe bruyante s’époumone en hurlant. Les garçons jouent  au foot, pieds nus, avec ce qui leur tombe sous le pied. Une toute  petite fille passe, bras ballants, souriante, avec un encrier waterman posé sur la tête !

 

 

Une fille a eu le crâne rasé pour un deuil dans la famille ; ses copines ne la loupent pas et chantent    « Coco taillé hé hé »

                 « Elle a pas gagné garçon »

                  «  Coco taillé »

 

Les pêcheurs fanti capturent des tortues lyres dont ils sont friands. Ils vendent 10F la carapace vide. J’en achète une avec des lambeaux de chair encore accrochés dessus. Elle pue d’une manière si intense que je la cède bien volontiers à un copain.

 

 

 

Par robinzen
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