Néant à Bouaké m’avait donné le virus des achats de masques et autres objets africains, ma déception est grande de ne trouver aucun artisanat en basse côte ; pas de tisserands qui font chanter leurs poulies, pas de sculpteur à l’herminette, aucun bijoutier travaillant l’or en fil avec son chalumeau à bouche, pas de potier…les ressources locales provienne de la chasse, des peaux, des cornes, des pointes d’éléphants, des carapaces de tortues… la pauvreté de l’artisanat local m’a été expliquée par un vieux planteur hollandais :
─ Les Portugais ont débarqué en 1564 ici et baptisé le lieu et le fleuve San Andréa. Un comptoir pour le troc de l’ivoire et de l’or contre verroterie, outils de fer, armes, tissus, . . Il était plus facile de troquer des produits manufacturés que de les confectionner ; Les artisanats ont périclités sur toute la côte d’Afrique.. Même leur petite sidérurgie pour obtenir du fer a été perdue ici alors quelle perdure au Nord, en pays Baoulé, Sénoufo.. Les armes troquées par les blancs leur assuraient une suprématie guerrière qui a vidé les villages de l’intérieur quand la traite des esclaves a commencé….. Les peuples côtiers étaient les complices actifs des négriers qui, sans eux, n’avaient pas le temps d’organiser des raides fructueux dans le Nord. Les immenses plantations « naturelles » de palmistes de Bingerville n’ont rien de spontanées ; elles sont les traces visibles d’immenses camps de concentration ou les peuples du bord de l’océan parquaient leur bétail humain en attendant la venue des bateaux des blancs ! ..ce sont les déjections de milliers d’esclaves du Nord qui ont fait surgir des plantations totalement atypiques en basse côte
─ Mais comment avez –vous appris tout ça ?
─ J’ai beaucoup lu et je connais plus de quinze dialectes africains. Ici même, à Sassandra, les chefs coutumiers Neyo disent « Nous sommes maudits car nous avons vendu nos frères » …
Ce vieux planteur avait raison mais l’autre aspect c’est l’énorme bâillon de la forêt primaire. La densité de population entre Sassandra et la frontière du Libéria est de moins d’un habitant au km2. Les fleuves sont de primitives voies de communication mais les civilisations des forêts primaires n’ont jamais atteint le niveau de celles qui s’ouvrirent dans les végétations moins denses du Nord. L’océan atlantique n’est pas la Méditerranée , il n’a pas servi de lien aux hommes mais renforcé davantage encore l’isolement des autochtones . L’islam n’a pas pénétré les zones équatoriales humides. La « civilisation » non plus !
Au Nord , dans la zone des forets galeries qui précèdent les steppes arborées des empires africains s’épanouirent dans le temps et l’espace.
La forêt est un monde à part ; il y a une réduction de taille de nombreux mammifères. Un éléphant de forêt ne dépasse pas trois tonnes, à peine la moitié de son congénère de savane, les buffles de forêt idem et une seule grande antilope s’est adaptée à l’inextricable labyrinthe végétal, le bongo, les autres cervidés étant souvent réduits à la taille d’un chien ! Les reptiles et les insectes connaissent un développement surprenant. J’ai mesuré un scarabée de 17cm et vu un scorpion qui devait bien faire ses 30cm.
Dans ses livres Holas scinde les cultures de l’Afrique de l’Ouest en trois zones ; Forêt dense ; forêt galerie(grosse densité végétale le long des cours d’eau) et savane pré sahéliennes. Il classe les cultures africaines sur ces critères climatologiques ; des masques grimaçants et « hideux » de la forêt aux abstractions géométriques de la savane en passant par cette singulière plénitude dynamique et presque souriante de l’intermédiaire.
La morphologie humaine lui semble également représentative des types d’habitats. Les Africains affirment que les premiers habitants de la forêt sont « les petits hommes » ; Pour l’ethnologue aussi, les individus les plus déliés et les plus grand se trouvent en bordure du Sahel.
Singes nus, mammifères bipèdes, l’humanité subit-elle toujours les lois du géotropisme ?
Il nous faudrait un « Braudel » de l’Afrique pour mieux saisir encore l’interaction entre le climat, la végétation, la nourriture, les mœurs et les croyances.
Je feuillette le grand livre de l’Afrique, au quotidien, dans le réel, dans un désordre dont le hasard tourne les pages.
J’engrange une foule d’informations sans possibilité de les classer , de les comparer , ne serait-ce que pour éliminer les erreurs. C’est sans doute ce qui motive le plus ma volonté actuelle, 40 ans après, de confronter ma mémoire et ce que j’ai lu depuis. La difficulté de la vérification est parfois insurmontable ; tel chasseur bété me raconte un jour comment il s’est caché dans le gîte d’un pangolin géant pour échapper à un éléphant blessé; ça me laisse septique ; il a fallu plus d’un an pour avoir la confirmation que ce mammifère à écailles connaît une espèce « géante » dont les terriers servent parfois de refuges aux humains ! C’est le domaine de la superstition, des cultes, des cérémonies qui sont les plus sujets à controverses. L’observateur n’est jamais neutre et les acteurs savent se montrent très persuasifs pour l’impliquer dans leur magie.
Mes copains enseignants partagent mes curiosités et apportent nombre de réponses, des planteurs aussi mais le contact est plus difficile, cependant parmi eux des amoureux de la terre et des plantes m’émerveillent de leur savoir et ceux que je fréquente, me communiquent leur amour du pays.
Pour vous faire pénétrer dans le monde où je vis il faut que je vous présente les protagonistes économiques de la région ; les planteurs et les forestiers.
. La basse côte vivait de chasse et de cueillette. Les planteurs Européens ont été les moteurs des transformations villageoises. Les plantations industrielles de palmier à huile, d’hévéa, d’ananas, etc. n’existent pas ici ; les villageois et les Européens cultivent du café, du cacao, des bananes et de la bergamote. Il y a bien des plantations de palmistes mais se sont des fermes expérimentales qui dépendent de l’Institut de Recherche des Huiles et Oléagineux (IRCHO) et la cocoteraie n’est qu’une mince frange en bord de mer.
Le café Robusta porte bien son nom ; c’est une plante vigoureuse qui supporte une fois l’an un dépouillement brutal. Je vends de la toile de jute par balle de 100m ; elle est destinée à recevoir les baies et les feuilles arrachées sans ménagement aux arbustes ! Les cerises séchées passeront au décortiqueur pour libérer les deux graines qui seront triées avant d’être vendues au cours de la traite.
Autant vaut faire une petite incursion dans ce domaine pour dire, en condensé, le progrès qui a été réalisé depuis l’indépendance du pays en 1960. Le cours mondial du café est libre et a chaque saison de traite le planteur se demandait avec anxiété à quel prix de misère il allait vendre sa récolte ; c’était encore plus vrai pour les Africains qui ne disposait d’aucun moyen d’information sur le cours du café ce qui laissait une marge de manœuvre et de magouille énorme aux acheteurs Européens ou Libanais. Pa pa Houphouët( avec les technocrates de la coopération) a mis en place une caisse de péréquation du café et du cacao ; le prix est fixé une fois par an pour l’ensemble de tout le pays et le paysan sait à combien il vend, plus d’entourloupes possibles de la part des « traitants » ! Si le cours mondial est bon la caisse encaisse la différence de prix, thésaurise les gains mais en cas de chute des cours elle peut compenser, en partie, avec le bénéfice des années précédentes … ce lourd système n’est pas la panacée universelle mais a le mérite de mettre les petits producteurs a l’abri des spéculations sur le coût des matières premières.. Le libéralisme Reaganien en a eu raison dans les années 90…Retour a la case départ pour des milliers de petites gens et sourire satisfait pour les multinationales de l’agroalimentaire !
Le cacao est peu présent dans le bas Sassandra ; il est cependant d’un apport intéressant pour beaucoup
La banane est encore très présente en 1968 car l’exportation en régime est possible par le wharf. Bientôt le nouveau conditionnement « en mains » des fruits et l’absence de coopérative locale dotée d’une « usine à banane » verra péricliter cette production. J’en reparlerai plus en détail tout à l’heure
La bergamote est la nouveauté dans la gamme des produits locaux. Cet hybride de limette et d’orange amère est connu depuis que Christophe Colomb l’a ramené des Canaries. L’agrume, très amer est cultivé pour son huile essentielle contenue dans sa peau. La très forte demande a poussé quelques planteurs Européens à tenter des plantations et c’est là que je me rends compte qu’il faut des reins solides et une belle foi dans l’avenir pour se lancer ; Une fois la limette bien enracinée il faut enter l’orange amère et attendre au minimum trois ans avant d’avoir une première récolte. Avec une tonne de fruit cueillis avant maturité vous obtenez un litre d’huile de bergamote après le passage dans une espèce de centrifugeuse d’extraction. L’huile est extrêmement corrosive et doit être stockée dans des petits fûts en inox ! Un arbuste donne environ 100kg de fruits ; un hectare pour moins de 10l d’essence pour parfumer, entre autre, vos cabinets au « citron vert »
Le « libraire » de notre bourgade s’appelle Mérhy ; c’est un libanais chrétien, d’une grande gentillesse ; je le trouve mollasson et peu bavard mais un dimanche il m’emmène sur sa plantation et il me fait découvrir son royaume ; intarissable, exalté, heureux de ses cinq hectares de bergamote, de son carré de banane, de ses trois caféiers, des trente ans de labeurs à tenter des essais, à courir après des chimères ; Il sort le pastis, la glace de son frigo à pétrole, l’eau filtrée vient du puits, il me dit ;
─ Ne te trompe pas, rien de ce que j’ai fait ici je ne l’ai fait pour de l’argent ! Ma femme me traite de fou. J’ai un peu dépensé pour mes rêves… ça me rend heureux. Tu vois la maison ; c’est mon palais. Je veux mourir ici et être enterré sous les arbres, là, entre le kapokier et les grands fromagers…
─ Tu as acheté combien de terrain ?
─ Je n’ai rien acheté ; je loue( longue hésitation) 500 hectares( ?) au chef du village pour un casier de vin par an ! J’ai trois familles de mossis qui ne me coûte rien non plus car elles vendent à leur compte le manioc et le riz qu’elles cultivent, elles me donnent un coup de main quand j’en ai besoin. Je donne des graines et des semences pour faire des haricots, des courgettes, des tomates. Tout ne vient pas mais au fil des années on a des résultats. Tu as vu la maison ?
Difficile de ne pas être frappé de stupeur, à l’arrivée, par l’aspect du conglomérat de bâtisses qui hérisse le sommet de la colline. Imaginez une modeste construction cubique, toute chevelue de fer à béton, flanquée de deux ailes elles-mêmes dotées d’appentis, de poulaillers, de remises, de cabanes, de carcasses de voitures
─ Tu vois la symétrie des bâtiments ; j’ai pensé à ça en voyant une photo de Versailles
Je m’étrangle dans mon pastis !
Sa femme et sa fille ont amené le Taboulé et un tas de bonnes choses. Ces braves gens tiennent bazar avec, luxe inouï, un peu de papeterie, un soupçon de librairie, un zeste de casettes, des disques vinyle, et il vend la presse locale qui se résume à un seul quotidien ; Fraternité Matin. Pour avoir autre chose il faut le leur commander. J’achète donc la publication hebdomadaire du Monde (Avion) et le Nouvel Observateur (bateau) car le prix des magasines est fonction de leur moyen de transport. Les arrivages « avion » ont, à Sassandra, 3 à 4 jours de décalage, mais, au minimum, 2 à 3 semaine de retard pour la presse bateau. Ils reçoivent quelque « Série Noire » et livres de poche une fois par semaine mais les enseignants font des razzias lors du déballage et quand j’arrive, il ne reste que des nanars.
─ Tu aimes la chasse ?
Il faut tout connaître avant de se faire une opinion.
─ OH… Oui ! .
─ Tiens, prend mon fusil. Tu descends dans le fond, en bordure des bois, tu trouveras des pigeons ramiers vers les manguiers. Mon fils et son chien t’accompagnent.
C’est la première fois que je chasse ! Le fusil est un calibre 16, réservé au petit gibier. Michael a douze ans, dix centimètres de moins que la moyenne et quinze kilos de trop. Il est tristounet et peu loquace.
Des vols de perroquets strient le ciel, des toucans au vol lourd et bruyant passent, mais pas de pigeons ! Je m’avance un peu sous le couvert et découvre un étrange volatile, perché sur un raphia, à moins de 10 m. Le gamin me fait le geste d’épauler…
L’imbécillité de mon coup de feu me fait encore honte aujourd’hui. La bestiole a dégringolé mais on n’a pas pu la récupérer dans la densité du sous bois malgré la présence active du chien.
J’ai trouvé dans une revue le nom de ma victime ; Calao d’Abyssinie ! Espèce en voie de disparition !
Un fusil transforme un homme en crétin.
Aujourd’hui à la boutique ; Une 403 camionnette bâchée, apanage des planteurs, a laissé descendre un vieux monsieur.
- Je me présente, V., planteur depuis 1939.
Plutôt pète sec le monsieur aux bajoues tremblotantes et aux grosses valises sous ses yeux bleus Il a une liste imposante de produit divers et je me réjouis d’avoir un nouveau client. Le vendeur s’active, je vérifie la facture. Il ne reste qu’à transporter cartons et caisses dans le pick-up.
- Bamba, met les cartons dans la voiture
Le petit Bamba, à qui le ne sais pas donner d’age, me regarde dans les yeux et me répond du haut de son mètre cinquante
-NON
Un silence insolite vient souligner la scène. Piqué au vif je commence à gueuler mais les vendeurs et les autres manœuvres s’emparent des colis et les chargent pendant que V. qui feint ignorer la scène, prend le volant. Furieux je me retourne vers Bamba toujours immobile. Ses traits sont accusés, il transpire, je me rends compte qu’il a au moins une cinquantaine d’années. Robert Kpaou me prend par la manche :
- Patron, il faut pardonner… demande-lui pourquoi.
Bamba se dirige l’arrière boutique accompagné de Robert qui lui parle en Bété.
Ils me font signe. C’est Robert qui me parle ;
-Bamba a travaillé comme manœuvre sur la plantation longtemps ? Toubabou n’est pas bon. Bamba va te dire
Le petit bonhomme est gris de rage :
- Sur la plantation V. nous puni avec la chicotte. Il m’a enfermé dans un sac de jute et il a tapé dessus tant que je gueule. Quand le sac bouge plus, il arrête. Je suis dans les pommes. Toujours il fait ça.
Il pleure, de rage. La gorge nouée je lui grogne :
- T’as bien fait.
Je lui tape sur l’épaule et essaie de sourire ; son visage est tordu par la haine.
Je raconte ça à Desneux qui confirme ;
- V. avait une sale réputation, … au moment de l’indépendance il a eu peur pour sa peau (petit chantonnement) on pensait ne plus le revoir. Il est resté trois ans en France avant de faire sa réapparition…. (chantonnement) la plus grosse plantation privé du secteur. Il a fait fortune pendant la guerre avec les bananes sèches et c’est le premier qui s’est lancé dans la bergamote. Il est veuf et une petite-fille de vingt ans étudiante à Paris.
Les mouches et les moustiques sont un cauchemar permanent. La prise quotidienne de Nivaquine prévient des crises de palus. Il arrive qu’on oublie de la prendre. Sueurs glacées, grelottement ; articulations raides, douloureuses, on a de la fièvre et on grelotte ! Le moral descend en flèche ; solitude insupportable de ces déprimes tremblotantes.
L’Administration veille à la santé des administrés ; un avion vient surpoudrer les bords de la lagune de DDT. L’avion fait plusieurs passage en tenant compte d’un petit vent qui déporte le produit. Cette fois il s’est complètement loupé ; un nuage blanc obscurci le ciel envahi la rue pénètre dans la boutique. Je crie au personnel de se mettre un tissu sur le nez, de ne pas respirez le poison. Mon voisin le photographe rentre dans la boutique, couvert de poudre blanche ; il hurle de joie :
- Je suis toubabou, regarde patron, je suis blanc, plus même que toi !
Je me suis blessé au pied avec un clou. La plaie est minuscule, pas facile à désinfecter. Mon nettoyage n’a pas été suffisant car le lendemain j’ai des ganglions à l’aine, ma jambe à doublé de volume, je ne peux pas poser le pied par terre. Desneux, prévenu, fait une gueule de six pieds de long, comme si je jouais la comédie. Je reste la matinée à la maison à me gaver d’antibiotiques. Je le mets à la porte quand il m’amène des livres de comptes à pointer… des mouches pondent dans les moindres plaies et j’ai droit a un « crocro » qui dure plusieurs semaines … On se rend compte de la résistance des africains qui subissent parasites microbes et virus sans pharmacie occidentale. La mortalité enfantine est très élevé, les adultes sont d’une
l’absence
Le dimanche matin je
me
ans ce bled du bout du
monde qu’est Sassandra nous somme à moins de 500